Se réapproprier l’histoire des Autochtones pour ouvrir la voie à la réconciliation

Une archéologue crie-métisse recueille des données probantes montrant que les peuples autochtones ont occupé les Amériques des dizaines de milliers d’années plus tôt que ce que l’on croyait

Paulette Steeves (assise, portant un chandail vert) sur le site Scott – un site archéologique du Pléistocène au sud-est de Denver, au Colorado – durant ses recherches de terrain pour son doctorat, en 2012. Elle a travaillé avec Steve Holen, ancien conservateur de la collection archéologique du Denver Museum of Nature and Science.

Photo : Steven Holen

Le froid est mordant en cette fin de soirée de novembre 1955. Au Whitehorse General Hospital, Edna Rose-Atkinson-Steeves, une femme crie-métisse de 38 ans, vient de donner naissance à une fille, son troisième enfant.

Le lendemain, elle emmitoufle la nouvelle-née dans un vieux manteau de fourrure et, la tenant fermement contre elle, prend place à l’arrière du traîneau à chiens qui la ramènerait chez elle. Mais pendant le trajet, Rose-Atkinson-Steeves a des saignements et s’évanouit, laissant tomber sa fille hors du traîneau.

Le chien à l’avant du traîneau sent que quelque chose ne va pas et stoppe sa course. Le conducteur descend et voit alors la mère en détresse, sans son bébé dans ses bras. Remontant la piste, il retrouve le poupon, étendu, le visage dans la neige.

« Ma mère m’a raconté cette histoire tous les 25 novembre, le jour de mon anniversaire », se remémore Paulette Steeves, la petite fille retrouvée dans la neige, devenue aujourd’hui une archéologue et autrice de renom, professeure à l’Algoma University et titulaire de la Chaire de recherche du Canada en histoire autochtone – vérité et réconciliation.

« Mes premiers moments sur terre sont pour moi un message de mon Créateur : “La vie sera difficile dès le jour de ta naissance, mais ne t’en fais pas, car je veille sur toi” », confie-t-elle avec le sourire.

Un travail important à réaliser

Madame Steeves raconte que les embûches n’ont pas cessé par la suite. « J’ai eu une enfance typique pour une Autochtone. Nous étions pauvres et déménagions souvent. Nous n’avions pas le droit de parler de nos racines cries et métisses. »

Plus tard, la famille s’installe à Lillooet, une ville sur la rive ouest du fleuve Fraser, dans le sud-ouest de la Colombie-Britannique. Paulette Steeves passe une bonne partie de son adolescence en fugue, se sauvant de la maison ou des centres de détention pour les jeunes. Sans diplôme d’études secondaires, elle se retrouve jeune mère de trois enfants, dont le plus vieux né avec une maladie terminale. Elle sait toutefois qu’elle veut autre chose, pour elle comme pour ses enfants.

Paulette Steeves et Kathleen Holen cherchent de possibles sites remontant au Pléistocène au lac McConaughy, dans le sud-ouest du Nebraska, en 2012. Au pied de la paroi, elles ont découvert une mâchoire de chameau et un os de cheval qui remontent à plus de 20 000 ans.

Photo : Steven Holen

« Après mon divorce, j’ai été discuter avec un Aîné de Lillooet, Leonard Sampson. Je traversais des moments difficiles, et il le savait. Leonard m’a alors dit : “Ce que tu vis maintenant est l’occasion de tirer parti d’une situation difficile pour en tirer des leçons. Je t’ai vu grandir, et nous savons que tu auras un travail très important à faire, qui aidera les Indiens de partout.” »

Guidée par ces paroles, Mme Steeves s’installe avec ses enfants dans le nord-ouest de l’Arkansas et obtient un emploi de concierge à l’University of Arkansas à Fayetteville. À 4 h du matin, elle nettoie le bâtiment pour pouvoir suivre des cours gratuitement dans la journée.

« J’étais accro à l’école », se souvient-elle.

L’archéologie comme outil de guérison des communautés autochtones

Inspirée par les médecins qu’elle rencontre pour les traitements de son fils, Mme Steeves s’inscrit à un programme préparatoire spécialisé en médecine, et porte aussi un intérêt pour l’anthropologie. Durant ses études, payées en entier grâce à une bourse qu’elle a obtenue, le hasard lui offre une autre rencontre, cette fois avec des Aînés Quapaw de l’Oklahoma. Sa vie prend alors un autre tournant.

« Ils cherchaient à rapatrier les restes de 500 personnes, et les musées refusaient. Ils m’ont alors demandé de les aider avec l’analyse de l’ADN », explique-t-elle. Ce qu’elle accepte avec enthousiasme. « J’ai recueilli des échantillons de cheveux des Aînés Quapaw, et en moins de deux semaines nous avions une correspondance d’ADN. Grâce à mon travail, les Quapaw ont pu réenterrer 500 personnes. Ce jour-là, j’ai renoncé à devenir médecin en voyant ce qu’on pouvait faire grâce à l’archéologie et à la science. »

Mme Steeves entame alors une carrière dont le but est la guérison des peuples autochtones comme les Quapaw. Ses recherches, de même que les paroles de l’Aîné Leonard Sampson, l’ont amené à réévaluer les données probantes entourant l’évolution humaine ainsi que la compréhension que nous en avons.

« Voilà le travail dont parlait les Aînés : réécrire l’histoire humaine, tout simplement! » s’exclame-t-elle en riant.

Remettre en question le peuplement originel des Amériques

Dans son livre The Indigenous Paleolithic of the Western Hemisphere (University of Nebraska Press, 2021), Mme Steeves cherche à déconstruire la théorie de la « culture Clovis », selon laquelle les premiers humains seraient arrivés en Amérique du Nord et du Sud il y a seulement 13 000 ans, soit durant la dernière période glaciaire du Pléistocène. N’adhérant pas à cette théorie, elle a passé des années à analyser des données probantes provenant de 169 sites archéologiques des Amériques, dont cinq dans le centre du Mexique. Ces données montrent que les peuples autochtones occupent l’hémisphère occidental depuis 40 000 à 200 000 ans, une découverte qui pourrait changer l’histoire mondiale.

Paulette Steeves lors de ses recherches de terrain pour son doctorat, en 2011. Elle extrait un os de mammouth érodé d’une zone non dégagé de la paroi du site archéologique La Sena, dans le sud-ouest du Nebraska, qui remonte à 22 000 ans.

Photo : Steven Holen

« Depuis la fin des années 1920, on est collé à cette idée que les humains ont immigré ici durant une glaciation importante, alors que des kilomètres de glace recouvraient de vastes régions. Mais aucune population ne migre dans ces conditions, affirme-t-elle. Les archéologues ont la main mise sur les restes humains, les artéfacts, les sites archéologiques et les histoires des peuples autochtones depuis plus de cent ans. Ils ont créé ce récit, et cela fait partie de la colonisation. »

Mme Steeves affirme que les travaux qu’elle mène dans le cadre de la chaire de recherche du Canada ont suscité des réactions « renversantes » et touché non seulement les Autochtones, mais aussi les colons.

« J’ai causé un tsunami, reconnaît-elle. Des archéologues me disent que mon livre est maintenant au programme dans leurs cours. J’ai créé, pour la prochaine génération d’archéologues et pour la communauté étudiante et professorale – colons comme Autochtones –, un espace sûr où l’on peut discuter de cette question sans avoir peur de se faire rejeter par le milieu archéologique. »

La connaissance, une voie vers la réconciliation

Mme Steeves parle des répercussions de ses travaux non sans émotion. Elle est consciente que pour les peuples autochtones, la reconnaissance généralisée de leur présence sur leurs terres « depuis toujours » est une source de fierté et de guérison, ainsi qu’une étape vers la décolonisation.

« Les Autochtones se sont fait dire que leur histoire orale n’était que mensonges et récits fantaisistes. Le fait de reprendre possession de ce bagage et de montrer nos liens avec la terre ouvre une voie vers la guérison et la réconciliation, qui passe par la réappropriation et la reconnaissance de l’histoire contenue dans nos traditions et nos récits oraux. »

Mme Steeves et son équipe d’étudiantes et d’étudiants de premier cycle continuent d’amasser des données probantes, en utilisant de nouvelles technologies afin de recueillir en profondeur des échantillons qui viennent étayer sa théorie. Ils et elles constituent une base de données de récits oraux, d’art rupestre et de sites de pétroglyphes d’Amérique du Nord et du Sud qui remontent à plus de 9 000 ans. La chercheure prévoit d’ailleurs de publier ses résultats dans un deuxième livre à venir.

« Quand je repense à l’histoire que me racontait ma mère à mon anniversaire, à propos de mes premiers jours sur terre et du retour de l’hôpital, tout prend son sens maintenant. Je peux faire le lien entre tous ces éléments. Les Aînés avaient raison. »

« La retraite, jamais de la vie! Je vais travailler jusqu’à 126 ans, s’esclaffe-t-elle. Je poursuivrai toujours ces recherches pour aider la prochaine génération de scientifiques et lui donner un espace sûr pour qu’elle puisse faire son travail et rendre le monde meilleur. »


Pour en savoir plus

Pour en savoir plus sur le premier livre de Paulette Steeves et sur ses recherches, visitez son site Web (en anglais) ou regardez le documentaire de la CBC Walking with Ancients, qui présente ses travaux. Pour découvrir les sites archéologiques d’Amérique du Nord et du Sud qui remontent à plus de 11 000 ans, visitez le site The Indigenous Paleolithic Database of the Americas (en anglais).