Violence et harcèlement à l’endroit des femmes en politique canadienne

Comment les obstacles à la participation des femmes et des personnes marginalisées affaiblissent la démocratie

Date de publication : 2022-03-09 12:00:00

La Chambre des communes en décembre 2015

Photo :  © Bibliothèque du Parlement 2015 / Martin Lipman

À l’issue des élections fédérales de 2021 au Canada, les femmes occupaient 30 p. 100 des sièges (103 sièges sur 338) à la Chambre des communes. Il s’agit du pourcentage le plus élevé jamais atteint au pays. Toutefois, en janvier 2022, cela plaçait le Canada seulement au 59e rang mondial pour la représentation des femmes au sein de parlements nationaux (le Rwanda occupe le premier rang, suivi de Cuba). Tracey Raney, professeure au Département de science politique et d’administration publique de la Ryerson University, veut comprendre pourquoi. Elle examine en quoi la violence et le harcèlement constituent des obstacles qui empêchent les femmes et les personnes marginalisées d’œuvrer en politique – et les répercussions qui en découlent pour la population, la politique et la démocratie.

Selon elle, les politiques publiques et les décisions qui sont adoptées pour la population canadienne seraient meilleures s’il y avait une diversité de voix, mais il y a des voix qui sont réduites au silence. Il faut se demander comment on peut changer cela.

À l’écoute des voix des femmes

À la suite d’allégations de harcèlement sexuel et d’agressions qui ont fait surface en 2014 en politique canadienne, Tracey Raney a commencé à étudier comment la violence et le harcèlement sont des obstacles pour les femmes en politique. En 2017, la deuxième vague du mouvement #moiaussi a attiré l’attention du monde entier sur le problème des agressions sexuelles en milieu de travail. Les parlements et les bureaux de circonscription sont aussi des milieux de travail et, à mesure que les femmes et les personnes noires, autochtones et de couleur candidates et élues ont fait part de leurs expériences, Tracey Raney a constaté qu’il y avait beaucoup à faire à cet égard.

Les recherches menées par le passé sur la sous-représentation des femmes en politique, explique-t-elle, ont porté sur une foule de sujets, du rôle joué par les partis politiques et le système électoral aux modes de socialisation à la politique des femmes et des hommes. Elle a voulu en savoir plus sur les façons dont la violence et le harcèlement entravent la représentation des femmes en politique.

Agnes Macphail (photographiée ici en 1934) a été la première femme élue à la Chambre des communes en 1921, lors des premières élections fédérales auxquelles les femmes pouvaient présenter leur candidature.

Photo : © Yousuf Karsh / Bibliothèque et Archives Canada / PA-16587

Forte du soutien apporté par trois subventions du CRSH, Tracey Raney se penche sur cette question. Dans le cadre d’un projet ayant reçu une subvention d’engagement partenarial du CRSH, elle a examiné, avec l’organisme sans but lucratif À voix égales, la prévalence de la violence à l’endroit des femmes dans les parlements dans le monde et ce que différents pays font pour y remédier. Avec Cheryl Collier de l’University of Windsor, elle a reçu une subvention Savoir pour étudier les réactions au harcèlement sexuel dans les assemblées législatives des provinces et des territoires. Avec son plus récent projet, qui a également reçu une subvention Savoir du CRSH, elle analyse les règles et les normes du Sénat du Canada dans une perspective de genre. Elle analyse, entre autres, la réaction du Sénat au projet de loi C-65, qui a pour but le traitement adéquat des cas de violence et de harcèlement dans les lieux de travail sous réglementation fédérale.

Des répercussions réelles sur la démocratie canadienne

Tracey Raney a découvert, dans ses recherches, que les femmes (en particulier les femmes noires, autochtones et de couleur) sont touchées de façon disproportionnée par la violence et le harcèlement. Qui plus est, ce problème est omniprésent en politique canadienne, dans tous les ordres de gouvernement et dans tous les partis.

Les cibles sont également diverses. Si les candidates et les élues qui vivent de la violence et du harcèlement sont les personnes qui retiennent le plus l’attention des médias, le problème touche quiconque évolue dans la sphère politique, des journalistes aux travailleuses d’élection, des femmes qui font partie du personnel des bureaux de circonscription aux bénévoles qui font du porte-à-porte.

Tracey Raney a constaté qu’au-delà des conséquences que subissent les personnes et leur famille, il en résulte de véritables préjudices pour la démocratie quand les femmes et les personnes des groupes sous-représentés sont dissuadées de se lancer en politique ou d’y rester.

Quand le harcèlement se produit dans l’espace public, en particulier dans les médias sociaux, le message envoyé à toutes les personnes du groupe visé, qu’il s’agisse des femmes ou des personnes noires ou autochtones, est le suivant : vous n’êtes pas les bienvenues en politique.

Un message à répandre

Tracey Raney espère que ses travaux vont accroître la sensibilisation et influencer les politiques relatives à cette question importante. Elle a prodigué des conseils spécialisés à des décideurs du Canada, du Royaume- Uni et d’Australie sur l’élaboration de politiques visant à remédier à la violence et au harcèlement dans leurs parlements respectifs. Avec Cheryl Collier, elle est en train de codiriger la publication d’un ouvrage intitulé Gender-based Violence in Canadian Politics et signe un chapitre portant sur la situation au Canada d’un livre traitant de la violence genrée en politique. Les deux ouvrages paraîtront bientôt.

Pour Tracey Raney, ces travaux sont essentiels : quand toutes les citoyennes et tous les citoyens ne peuvent pas participer sur un pied d’égalité en raison de la violence fondée sur le sexe ou la race, c’est le processus démocratique qui est affaibli, estime-t-elle.

Pour en savoir plus

Pour en savoir plus sur les travaux de Tracey Raney, on peut consulter son site Web (en anglais) et lire ses articles (en anglais) dans le Huffington Post Canada et The Conversation. Pour en savoir plus sur les femmes dans les parlements, on peut lire le rapport Les femmes au parlement en 2020 de l’Union interparlementaire.