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L’innovation ouverte dans les universités canadiennes : une idée qui s’impose?

par Ted Hewitt

Article publié dans Re$earch Money le 4 avril 2016

Ces derniers mois, il a beaucoup été question des avantages des modèles de collaboration élargie ou d’« innovation ouverte » pour la commercialisation des produits de la recherche ou, en d’autres mots, pour le passage des produits de la recherche de l’université au marché.

Il était temps.

De nombreuses études ont prouvé que les modèles d’innovation fermée qui avaient cours par le passé – à savoir l’obtention de licences exclusives, le plus souvent par une entreprise – sont de moins en moins efficaces pour transformer les idées en profits.

Par exemple, certaines des entreprises les plus prospères des dernières années, telles que Apple, Google, Netflix et Toyota, ont conçu et exploité des plateformes d’innovation ouverte pour soutenir la mise au point de leurs produits. Dans tous les cas, il a été nécessaire d’intégrer des apports venant aussi bien de l’entreprise que de l’extérieur.

De même, dans le domaine pharmaceutique, il a été démontré que des investissements accrus dans la mise au point de médicaments dans un contexte fermé n’ont pas permis de manière générale d’augmenter le nombre de médicaments autorisés et se sont traduits, dans certains cas, par une réduction du nombre de médicaments mis en marché. Conséquence : certaines pharmaceutiques consacrent désormais d’importants investissements à des collaborations avec des établissements universitaires. Leur objectif? Créer des produits brevetables de manière plus rapide, plus fiable et plus efficace.

Toutefois, l’intérêt croissant que portent les entreprises à l’innovation ouverte n’a en général pas soulevé un enthousiasme semblable dans les campus universitaires canadiens, ce qui constitue un problème : nos universités de calibre mondial jouent, à n’en pas douter, un rôle catalyseur dans la plupart des découvertes scientifiques sur lesquelles se fondent les percées technologiques au pays.

Dans la majorité des cas, les produits issus de la recherche universitaire au Canada sont gérés par les bureaux de transfert de la technologie, devenus omniprésents. La plupart de ces bureaux ont recours à des modèles éprouvés d’octroi de licences et de brevets fermés. Tandis que des débats passionnés font rage sur la question de savoir quel titulaire du droit de propriété intellectuelle, l’« inventeur » ou l’« établissement », peut le mieux stimuler une commercialisation réussie, peu nombreux sont ceux qui contestent ouvertement et dans ses fondements le modèle lui-même. Cela est quelque peu étonnant puisque des études ont systématiquement démontré que les redevances associées à l’octroi de licences, que l’on estime à environ 60 millions de dollars par année, couvrent à peine les coûts opérationnels.

Le passage à l’innovation ouverte ne se ferait pas sans risque, car cela exigerait une modification radicale des pratiques classiques que connaissent bien les inventeurs œuvrant dans le cadre universitaire et avec lesquelles ils sont à l’aise. En outre, un grand nombre de ces inventeurs pourraient être peu enclins à céder leurs droits de propriété intellectuelle au marché en l’absence de promesses – ou tout au moins d’une certaine forme – de rendement financier éventuel, peu probable au demeurant.

Toutefois, certains estiment que la situation est en train de changer.

Pensons au modèle adopté par le Consortium de génomique structurelle, à Toronto. Les collaborateurs du Consortium sont dispersés partout dans le monde, et l’organisme attire un nombre croissant de bailleurs de fonds industriels. Selon ce modèle, les chercheurs du Consortium travaillent activement à l’exécution de recherches préconcurrentielles dans le domaine de la découverte de médicaments. Toutefois, au lieu de préserver jalousement les résultats de leurs travaux et de s’en réserver l’exclusivité, ils les divulguent librement, en temps réel, à l’ensemble des professionnels de la santé. Si le fait qu’un nombre croissant d’entreprises emboîtent le pas est un indice, tant le rythme que l’ampleur de la mise au point de médicaments vont amorcer un virage majeur. Des efforts semblables sont en cours à l’Institut neurologique de Montréal. Ce dernier a annoncé en janvier 2017 qu’il rendra toutes les données et tous les résultats de ses recherches accessibles dès la publication et qu’il ne tentera plus désormais de faire breveter ses découvertes.

Ce genre de modèle, souple et ouvert, correspond tout à fait aux pratiques de financement des organismes fédéraux qui subventionnent la recherche au Canada. En règle générale, les fonds accordés par l’entremise du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), du Conseil de recherches en sciences naturelles et en génie et des Instituts de recherche en santé du Canada ne sont assujettis à aucune attente précise en ce qui a trait à la propriété de la recherche ou à la protection de la propriété intellectuelle (habituellement laissées à l’appréciation des établissements).

Presque sans exception, la principale attente des organismes subventionnaires provient de la population canadienne : que le produit de la recherche subventionnée par le gouvernement fédéral soit accessible au public et soit utilisé dans l’intérêt général. Cela est étayé par le soutien financier accordé pour couvrir des dépenses de recherche qui ne se limitent pas à la recherche fondamentale et comprennent aussi la mobilisation des connaissances, que ce soit directement, au moyen de subventions, ou indirectement, par l’intermédiaire de programmes de soutien aux établissements, comme le Fonds de soutien à la recherche que gère le CRSH. Dans un tel contexte, adopter un modèle d’innovation ouverte pour la recherche universitaire est à la fois sensé et financièrement viable.

Intégrer une plateforme d’innovation plus ouverte au transfert de technologies des universités libérerait également le personnel et lui permettrait ainsi d’investir davantage d’énergie pour faire appliquer de façon efficace les résultats de la recherche là où les besoins sont les plus importants. En vertu de ce modèle, l’« agent » de transfert de technologies assume le rôle de courtier en information, travaillant avec les facultés universitaires afin de trouver d’éventuels partenaires et de mettre au point des plateformes de recherche plus ouvertes et davantage axées sur la collaboration.

Bien sûr, cela laisse aussi supposer un virage plus important, vers un plus vaste éventail de recherches susceptibles d’être utiles pour l’innovation, l’utilisation industrielle et l’application des connaissances : au-delà des aspects techniques associés à la conception des produits, on constatera peut-être que l’on comprend mieux la valeur ajoutée des études de marché et des recherches sur le comportement des consommateurs ainsi que les nouvelles attentes reliées à l’acceptabilité sociale. Le personnel spécialisé pourrait alors travailler avec les facultés universitaires et des entités externes pour appuyer l’utilisation de la recherche de manière à éclairer les politiques ou à élaborer des programmes ayant pour but de soutenir les collectivités marginalisées ou l’établissement des immigrants. Imaginez!

En dernière analyse, il se peut que nous ayons peu à perdre, et beaucoup à gagner, en faisant de l’innovation ouverte notre modèle par défaut. Face au déclin persistant de la productivité du Canada, il est de plus en plus évident que les modèles classiques d’innovation fermée et de licences exclusives ne sont pas efficaces pour faire en sorte que les idées atteignent le marché. Les exemples actuels et le corpus de plus en plus volumineux de recherches sur l’innovation ouverte — dont une bonne partie est constituée de recherches menées en dehors du domaine technique — nous ont montré la voie.

Ted Hewitt est président du Conseil de recherches en sciences humaines, organisme ayant pour mission d’accorder des subventions et des bourses d’études et de recherche qui permettent de se pencher sur de nombreuses questions reliées à l’innovation.