Mouvements sociaux noirs

Le rôle des organismes communautaires noirs dans le façonnement de l’histoire des personnes noires au Canada

Home Service Association Nursery, 556, rue Bathurst, Toronto (Ontario), 14 mai 1942
Archives de la ville de Toronto / Fonds 1266, article 79303

Photo : John Boyd, Jr.

L’histoire nuancée et complexe des populations noires au Canada est en grande partie invisible. Ces dernières années, le Mois de l’histoire des Noirs a permis de mettre en lumière la vie de personnalités noires remarquables. Mais Mélanie Knight, doyenne associée intérimaire de la recherche et des études supérieures et conseillère auprès du doyen, Noirceur et Éducation de la diaspora noire, à la Faculté des arts de la Toronto Metropolitan University, estime que ces récits singuliers de personnes ne rendent pas compte de la complexité des efforts déployés pour ériger des communautés noires prospères au Canada. Mme Knight veut apporter certaines précisions, notamment les raisons pour lesquelles les communautés se sont mobilisées, les types de groupes et d’organismes qu’elles ont créés et les stratégies qu’elles ont utilisées pour surmonter les divers obstacles – qui existent encore aujourd’hui.

Des documents d’archives incomplets

Depuis longtemps, Mme Knight mène des recherches sur les entrepreneures et entrepreneurs noirs et l’emploi chez les personnes noires. Au cours d’un congé sabbatique, elle a eu cependant l’occasion d’explorer les documents d’archives de la Home Service Association. De 1921 à 1965, cet organisme a fourni divers services à la communauté noire de Toronto, notamment des services d’aide à domicile, des services de santé et des programmes de loisirs. Elle a été fascinée par les histoires racontées dans les documents d’archives tels que des procès-verbaux de réunions, des enregistrements d’aînées et aînés, des prospectus d’événements, des livres de ressources, des lettres personnelles et des photographies.

La Home Service Association a existé de 1921 à 1965 et a d’abord fourni des services de soutien à domicile à la communauté noire. Elle élargit ensuite ses services pour devenir un centre communautaire indépendant qui offre des services de conseil, de santé et de soutien juridique, des programmes de loisirs et une crèche, offrant ainsi à la communauté noire une base de bienvenue par rapport aux centres communautaires ségrégationnistes voisins.

« Ce qui m’a surprise au départ, c’est la façon dont les différents organismes et groupes collaboraient et s’unissaient pour promouvoir et soutenir une cause. Une événement tenu à l’association pouvait réunir un écrivain américain (Langston Hughes, par exemple), un chanteur de Nouvelle-Écosse et des travailleuses domestiques en vue de ramasser des fonds pour une seule et même cause », explique-t-elle.

Ces documents d’archives rendent plus concrets certains des obstacles auxquels sont confrontés les communautés noires, dont des lettres qui refusaient explicitement aux personnes noires l’accès à des professions, à des écoles, à des financements et même à des espaces de loisirs.

« Nous parlons de racisme à l’endroit de personnes noires, mais je pense que la plupart des gens ne comprennent pas l’immensité des obstacles que nos communautés ont dû franchir. Lorsque vous lisez qu’une personne noire s’est vu refuser un emploi dans presque tous les domaines, à l’exception de celui d’employée ou employé de train ou de travailleuse ou travailleur domestique, et qu’ensuite cette personne a trouvé suffisamment de travail – souvent dans des conditions difficiles – pour subvenir aux besoins de sa famille, et qu’elle s’est rapprochée de groupes ou d’organismes communautaires pour lutter contre cette discrimination qui touchait de nombreuses personnes, vous pouvez voir la portée du pouvoir et de l’oppression », explique Mme Knight, qui souligne que le racisme, la ségrégation et le déni des droits civiques s’appliquaient au système d’immigration, à l’enseignement, aux lieux de sépulture, aux espaces de loisirs et à bien d’autres choses encore.

Les documents d’archives présentent également le travail accompli par les organismes de la communauté noire pour surmonter ces obstacles, notamment la défense des droits, l’action collective et la création de leurs propres institutions, telles que les coopératives de crédit. Il est toutefois difficile de reconstituer l’histoire complète en raison de l’absence de documents et du manque de précision des documents existants. De plus, en raison de la dispersion des fonds documentaires, l’accès à tous les documents relatifs à un sujet particulier nécessite de se rendre dans plusieurs archives.

Émergence d’une communauté

Home Service Association, Toronto (Ontario)

Photo : Bibliothèque et Archives Canada / Fonds de l’Office national du film du Canada / e000944806

Financés par une subvention Savoir du CRSH, les travaux de Mme Knight visent à déterminer comment et pourquoi certains de ces organismes communautaires ont été créés, et quelles ont été les stratégies utilisées pour soutenir les communautés noires. Par exemple, comme les particuliers et les propriétaires d’entreprises noirs se voyaient souvent refuser des prêts par les banques traditionnelles, les communautés se sont regroupées pour former leurs propres coopératives de crédit. Ces groupes ont également créé des bibliothèques communautaires, organisé des camps d’été afrocentriques, créé des associations de citoyennes et citoyens pour soutenir les anciennes détenues et anciens détenus, etc.

La chercheure a constaté que, malgré certaines avancées, les documents d’archives révèlent des décennies de travail et de mobilisation sur des questions auxquelles les communautés noires sont encore confrontées aujourd’hui.

« Tous ces documents sont axés d’une manière ou d’une autre sur l’éducation, qui est un enjeu majeur. Nous avons toujours besoin d’une réforme de l’éducation, d’une plus grande visibilité et d’un contenu plus riche sur les personnes noires et leur histoire. Aucune de ces questions n’est nouvelle », explique Mme Knight.

Elle s’est également intéressée aux connexions et aux perspectives transnationales du travail militant, en particulier à la manière dont l’histoire et l’expérience des Caraïbes ont influencé le travail des communautés noires au Canada.

« Toutes les grandes avancées réalisées sont le fruit d’une action collective et d’une construction communautaire », explique Mme Knight.

Elle cite l’exemple de l’Order of Sleeping Car Porters, le premier syndicat de personnes noires en Amérique du Nord. Deux ans après sa création, le syndicat a négocié deux contrats qui ont amélioré les salaires et la stabilité de l’emploi. Ce succès prouve la capacité des communautés noires à se mobiliser et à s’organiser au plan national, même face à la précarité de l’emploi et à d’autres obstacles.

Une voix aux communautés noires

Le projet de Mme Knight aboutira à la publication d’un livre, d’une série de six vidéos et de guides d’apprentissage sur des organismes qui ont été jusqu’à présent négligées par la plupart des recherches, notamment les contributions des communautés noires francophones à l’extérieur du Québec. Ces documents seront diffusés avec le soutien de l’Ontario Black History Society pour aider à faire connaître les histoires de certains de ces organismes dans les salles de classe et dans d’autres contextes.

« Je veux que le récit sur les personnes noires au Canada vienne des communautés noires », conclut Mélanie Knight.


Vous voulez en savoir plus?

Pour en savoir plus sur le travail de Mélanie Knight, consultez son article intitulé The Demise of a Black Organization: The Home Service Association (1921-65), publié dans la Revue historique du Canada.