Décoloniser l’enseignement des mathématiques

Ce que les méthodes d’enseignement autochtones peuvent nous apprendre

Date de publication : 2021-06-22 14:00:00

Exemples de travaux de perlage faits par des élèves de l’école publique d’Eganville, en collaboration avec l’artiste algonquine de la Première Nation Pikwàkanagàn et ethnomathématicienne Christina Ruddy. En compagnie de cette dernière et de la chercheure Ruth Beatty, les élèves ont exploré l’importance culturelle du tissage de perles ainsi que ses aspects mathématiques (multiplication, algèbre et raisonnement proportionnel notamment).

3e année

Photo : Ruth Beatty

Depuis toujours, les programmes d’études canadiens sont très eurocentriques, privilégiant les philosophies et les conceptions du monde européennes en matière d’éducation. Or, les peuples autochtones vivent sur ces terres depuis des milliers d’années et ont leurs propres méthodes d’enseignement et modes de connaissance, lesquels sont largement ignorés par le système d’éducation. Ruth Beatty, professeure agrégée à la Faculté des sciences de l’éducation de la Lakehead University, collabore avec des partenaires autochtones, dont Colinda Clyne et Christina Ruddy, pour faire adopter certaines de ces méthodes dans les classes du pays. Ce faisant, elles décomplexifient des notions mathématiques compliquées tant pour les élèves autochtones que non autochtones.

Selon Ruth Beatty, l’enseignement des mathématiques se fait habituellement de manière très abstraite et ne rejoint en rien la réalité des élèves. Ses partenaires et elle voulaient donc trouver une façon de rendre cet enseignement plus concret pour tout le monde, tout en respectant des connaissances qui existent depuis des temps immémoriaux.

5e année

Photo : Michael Fitzmaurice

Repenser l’enseignement de  la culture autochtone

Le peu de contenu autochtone que l’on trouve dans les programmes d’études de la maternelle à la 12e année se limite généralement à l’histoire et à l’univers social, et la culture autochtone y est présentée comme statique, comme celle de peuples du passé. Colinda Clyne, de la Première Nation Kitigan Zibi Anishinabeg et responsable du programme d’études des Premières Nations, des Métis et des Inuit de l’Upper Grand District School Board dans le sud de l’Ontario, était enthousiaste à l’idée de travailler à un projet d’enseignement des mathématiques qui présente la culture autochtone sous un jour différent.

Selon elle, le projet montre que les Autochtones sont présents au pays, que leur culture est bien vivante et qu’elle continue d’évoluer, et que les connaissances autochtones sont partout.

Ancrer les mathématiques dans la réalité

Les équipes qui participent au projet comprennent des artistes et des enseignants autochtones des collectivités locales. Chaque équipe associe différentes formes d’art (broderie de perles, fabrication de paniers en écorce de bouleau et de mocassins, etc.) à des notions mathématiques, comme l’algèbre et le raisonnement spatial et proportionnel. Lorsque les élèves créent et fabriquent leur propre bracelet de perles, par exemple, ils découvrent les liens qui existent entre la mesure de leur poignet, la grosseur des perles et la taille des motifs, ainsi que les ajustements à faire pour arriver au résultat voulu. Dans le cadre de certains projets, les élèves apprennent même à coder, ce qui leur donne l’occasion de découvrir encore plus de variations de motifs.

En parlant avec des élèves et des enseignants, Ruth Beatty a constaté que leur perception des mathématiques est désormais différente, qu’elle est maintenant beaucoup plus riche et plus profonde qu’avant.

Travaux de perlage des élèves de 3e année de l’école publique d’Eganville.

Photo : Ruth Beatty

Mais le projet ne vise pas qu’à rendre les mathématiques accessibles. Les élèves suivent des cours qui s’inscrivent dans des activités culturelles, qui sont essentielles à l’expérience d’apprentissage et qui donnent l’occasion aux élèves autochtones de découvrir leur culture, de s’en rapprocher et de la faire connaître d’une façon qui la met en valeur. Christina Ruddy, artiste algonquine de la Première Nation Pikwàkanagàn et cochercheure au sein du projet depuis le tout début, estime que cette approche aurait dû être intégrée à l’enseignement depuis longtemps.

Pendant toute son enfance, on lui a dit que les Autochtones n’étaient pas bons en mathématiques. Les enseigner de cette façon, estime-t-elle, démontre tout le contraire, tout en aidant les enfants à valoriser des connaissances qui leur sont inhérentes. L’estime de soi et l’amour-propre qui en découlent sont irremplaçables.

Des retombées durables

Grâce au financement du Conseil de recherches en sciences humaines (une subvention Connexion – Capacité de recherche autochtone et réconciliation, une subvention Connexion et une subvention de développement Savoir), le projet a pris de l’ampleur, passant de deux classes du comté de Renfrew à un mouvement qui a touché plus de 1 000 élèves de l’Ontario, et il prendra bientôt son essor dans des collectivités de la Saskatchewan. L’équipe a donné des présentations lors de plusieurs congrès et webinaires, et la Lakehead University lui a décerné un prix de recherche communautaire et un autre de recherche en partenariat avec les Autochtones pour ses travaux.

Ruth Beatty affirme que, partout où ses partenaires et elle se rendent, les gens ont un grand intérêt pour le projet, et que beaucoup d’artistes locaux avec qui elles ont collaboré prennent maintenant le relais et n’ont guère besoin d’aide de leur part, ce qu’elles espéraient depuis le début.

Elle souligne cependant que le projet doit demeurer entre les mains d’Autochtones : en faire uniquement un projet d’amélioration de l’enseignement des mathématiques serait complètement contraire à ses objectifs premiers.

Christina Ruddy abonde en ce sens : le projet est directement lié à un passé réduit au silence pendant trop longtemps. Lorsqu’elle a décidé d’y participer comme artiste, elle n’a jamais pensé que ce serait l’aventure d’une vie, un parcours qui lui offrirait un cadeau extraordinaire, soit d’être un modèle pour des enfants autochtones et de vivre cette expérience avec eux.

Pour en savoir plus

Pour en savoir plus sur le projet, on peut visionner un webinaire (en anglais) de l’équipe du projet, consulter le site Supporting Indigenous Learners in Mathematics ou lire l’article de Ruth Beatty et Colinda Clyne, ʺRelationships and Reciprocity Towards Decolonizing Mathematics Educationʺ.