L’Holocauste vu par les survivants

Le roman graphique aide à plonger dans une période traumatisante de l’Histoire

Date de publication : 2020-04-12 14:00:00

I remember us standing for hours, dessin (crayon, crayon de couleur, gouache) de Barbara Yelin pour le roman graphique But I Live, inspiré de la vie d’Emmie Arbel, survivante de l’Holocauste

Les survivants de l’Holocauste ont d’importants témoignages à transmettre, qui sous-tendent des messages sur les droits de la personne tout aussi essentiels aujourd’hui qu’ils l’étaient dans les années 1940. Mais il peut leur être difficile de transmettre ces souvenirs – tout comme il peut être difficile pour les autres d’y être exposés. Charlotte Schallié, historienne et directrice du Département des études germaniques et slaves de l’University of Victoria, souhaitait explorer une nouvelle façon de préserver ces expériences qui serait respectueuse des survivants tout en trouvant écho chez une nouvelle génération.

Composer avec une matière traumatisante

Plus de 75 ans après la fin de la Seconde Guerre mondiale, les survivants de l’Holocauste sont de moins en moins nombreux à pouvoir raconter leur histoire, et c’est pourquoi il est plus important que jamais de recueillir leurs témoignages. Il est tout aussi essentiel de les transmettre sous une forme qui interpelle les élèves, afin que ces derniers puissent en tirer des enseignements qui contribueront à prévenir la répétition de telles atrocités. Toutefois, on ne trouve au Canada aucun programme d’études structuré sur l’Holocauste, et les enseignants ne sont donc pas toujours formés ou outillés pour aider les élèves à assimiler ce genre de matière.

Dans sa classe, Charlotte Schallié a constaté que le roman graphique était un bon outil pour rendre accessibles des sujets difficiles. Selon elle, il s’agit d’un mode de présentation qui crée une certaine distance et évoque des facettes du sujet traité qui transcendent les mots d’une manière qui permet aux élèves de porter un regard critique, sans être submergés par une horreur indicible.

Forte de ce constat, elle a décidé de placer le roman graphique au cœur de nouvelles ressources destinées à l’enseignement de l’Holocauste. Aidée par une subvention de développement de partenariat du CRSH, elle a réuni une équipe formée de survivants, d’auteurs de romans graphiques, de chercheurs et de spécialistes de l’éducation originaires de six pays.

Nouvelle manière de recueillir et de faire connaître les témoignages

Emmie Arbel au forum des générations de Ravensbrück en août 2019.

Photo : Carsten Büttner

© Dr. Hildegard Hansche Stiftung

L’historienne savait que la meilleure approche à adopter serait de s’y prendre différemment pour recueillir les témoignages des survivants. La méthode classique consiste en une entrevue au cours de laquelle l’intervieweur pose des questions prédéfinies et attend certains types de réponses. Cette interaction suppose donc nécessairement un rapport de force inégal, et le survivant n’a guère la maîtrise de la façon dont son histoire est présentée.

Charlotte Schallié a plutôt jumelé les survivants avec trois auteurs de romans graphiques primés, Barbara Yelin, Miriam Libicki et Gilad Seliktar, et elle leur a donné carte blanche pour qu’ils élaborent ensemble leurs récits. Les artistes n’avaient pas de questions prédéfinies à poser ni de plan à suivre. Le processus reposait davantage sur l’établissement d’une relation et d’un lien de confiance ainsi que sur le choix en commun des éléments à aborder, des détails à inclure et de la façon de présenter le tout de manière à respecter et à amplifier la voix du survivant. Il en résulte trois récits visuels profondément émouvants sur l’expérience d’Emmie Arbel, de David Schaffer et de Nico et Rolf Kamp.

Il est essentiel de procéder ainsi pour créer ces récits et ces illustrations, estime Charlotte Schallié, parce que presque toute l’imagerie qui entoure l’Holocauste nous provient des personnes qui l’ont perpétré. Cette approche redonne la parole à ceux et celles qui se sont fait dérober leur voix.

L’éducation par les arts

Les trois romans graphiques – But I Live, If We Had Followed the Rules, I Wouldn’t Be Here et Thirteen Secrets – sont presque achevés et seront publiés au printemps 2022, mais ils ne constituent qu’un volet du projet. Dès le printemps 2021, ils feront l’objet d’un projet pilote dans des classes au Canada, en Israël et en Allemagne, où des milliers d’élèves auront l’occasion de prendre connaissance de ces récits. L’expérience de ces élèves et de leurs enseignants orientera la création de matériel didactique complémentaire des romans graphiques. Le public aura accès à ce matériel dans le site Web du projet, où seront également publiés des entrevues avec les survivants ainsi que les notes et les esquisses des artistes.

Le processus, entamé en 2019, fonctionne si bien que Charlotte Schallié est en train de préparer des lignes directrices sur les bonnes pratiques à adopter à l’intention des autres chercheurs qui aimeraient avoir recours à cette méthode novatrice pour recueillir des témoignages.

Elle dit avoir entrepris ce projet en présumant que l’art serait un outil puissant pour aborder des souvenirs traumatisants, mais elle a été étonnée et profondément touchée par les liens qui se sont tissés et qui ont réinsufflé une certaine humanité dans cette période absolument horrible de l’Histoire.

Pour en savoir plus

Pour en savoir plus au sujet des artistes, des survivants et du projet, on peut consulter le site Web du projet et le billet que Charlotte Schallié a coécrit avec sa collègue Ilona Shulman Spaar dans le blogue Facing Canada consacré à l’histoire et on peut lire des articles publiés sur le projet dans The Globe and Mail et La Presse ainsi qu’une entrevue avec Emmie Arbel, Barbara Yelin et Charlotte Schallié dans le site Web Arolsen Archives.

Médias sociaux (en anglais)