Absence de parité des sexes dans l’industrie du cinéma

Nécessité de recueillir les bonnes données pour résoudre le problème

Date de publication : 2021-03-30 15:30:00

Nance Ackerman,  Ariella Pahlke et Teresa MacInnes ont coréalisé le documentaire Conviction, qui a remporté plusieurs prix. Des femmes qui sont derrière les barreaux y proposent des solutions de rechange à l’incarcération et disent de quoi elles auraient eu besoin pour éviter la prison.

Photo : Kent Nason

L’absence de parité des sexes est bien connue dans l’industrie du cinéma depuis des dizaines d’années, mais cette industrie est toujours nettement dominée par les hommes. Cette situation a sauté aux yeux de la chercheure australienne Deb Verhoeven lorsqu’elle a reçu un courriel indiquant que les taux de participation des femmes dans l’industrie cinématographique de son pays étaient plus bas qu’à ses débuts en tant que lobbyiste de l’industrie, 30 ans auparavant. Aujourd’hui titulaire de la Chaire de recherche Canada 150 en informatique culturelle et genre de l’University of Alberta, Deb Verhoeven lance un nouveau projet qui aborde la question sous un angle différent.

Données erronées, message erroné

Ce constat de statu quo a secoué Deb Verhoeven, qui a tout d’abord eu une impression d’échec et s’est dit qu’elle n’en avait peut-être pas fait assez. Elle s’est ensuite attardée aux données comme telles, se demandant si l’on se penchait vraiment sur les bonnes données.

Les données sur les inégalités dans le marché du travail sont habituellement fondées sur les effectifs ou les taux de participation, mais Deb Verhoeven est d’avis que ces chiffres sont trompeurs. En effet, le vrai problème, ce n’est pas que les chiffres sont inégaux : c’est que les relations dans l’industrie sont asymétriques.

Selon elle, en se concentrant sur la participation des femmes, on occulte le problème. Cela laisse supposer qu’il leur revient de faire les choses différemment, or ce ne sont pas elles qui ont le pouvoir de changer les choses.

S’attaquer à la racine du problème

Elle a donc commencé à recueillir et à analyser des données sur les hommes dans l’industrie du cinéma : leurs comportements, leurs réseaux sociaux, les gens avec qui ils travaillent et ne travaillent pas. Elle estime que ce genre de données peut permettre de cibler les acteurs clés qui créent et perpétuent les inégalités et de déterminer ce qui les incite à agir ainsi. L’information recueillie peut ensuite inspirer la conception de politiques visant à modifier ces comportements.

Dans Parce qu’on est des filles, la réalisatrice Baljit Sangra nous fait entrer dans l’intimité d’une famille indo-canadienne conformiste d’une petite ville de la Colombie-Britannique qui porte un épouvantable secret : trois sœurs ont subi dès l’enfance les agressions sexuelles d’un proche plus âgé. Après avoir gardé le silence durant près de 25 ans, elles choisissent de révéler la vérité, non seulement pour protéger d’autres jeunes parentes, mais surtout pour donner l’exemple à leurs propres filles.

Photo : Office national du film du Canada

Dans l’une des études qu’elle a menées récemment, Deb Verhoeven a constaté que la composition de l’effectif était similaire dans l’industrie du cinéma de trois pays, l’Allemagne, l’Australie et la Suède. Dans ces trois pays, sur une période de dix ans, de 40 à 45 p. 100 des producteurs n’avaient jamais embauché de femmes à des postes supérieurs de création, tandis que 75 p. 100 avaient réalisé des projets avec une seule, voire aucune femme dans un poste de création – au total, les équipes de création comptaient plus d’hommes que de femmes dans 80 p. 100 des projets.

Pourtant, malgré ces similarités statistiques, l’étude a révélé que les réseaux sur lesquels s’appuyaient ces équipes étaient extrêmement différents d’un pays à l’autre.

Selon elle, cela montre clairement que la solution au problème ne peut être universelle. Même si le problème semble être le même partout, les gens et les réseaux qu’ils créent sont totalement différents. Il faut donc trouver des solutions propres à l’industrie de chaque pays.

Essai de nouvelles solutions

Pour trouver ces solutions, en collaboration avec des partenaires de recherche d’Allemagne, d’Écosse et du Canada, Deb Verhoeven analyse les comportements et les réseaux dans le cadre d’un projet d’analyse des politiques sur l’équité hommes-femmes, subventionné par le CRSH, la Deutsche Forschungsgemeinschaft et l’Economic and Social Research Council du Royaume-Uni en vertu d’une entente de financement de l’Open Research Area.

Une fois les données recueillies (données quantitatives et données qualitatives provenant d’entrevues avec des décideurs de l’industrie), Deb Verhoeven se servira d’un outil mis au point à l’University of Alberta pour les modéliser et réaliser des analyses par simulation. Elle évaluera différentes politiques, comme l’ajout de femmes, le retrait des hommes réticents à travailler avec des femmes et la multiplication des possibilités pour les hommes de partager leur pouvoir.

Elle précise que ce genre d’analyse aide à définir les conditions nécessaires pour obtenir ce que l’on veut, au lieu de simplement s’en tenir à la description de la situation qui doit changer.

Tout au long du projet, qui débutera en avril 2021, Deb Verhoeven et ses partenaires prévoient tenir des sommets et travailler en étroite collaboration avec des partenaires de l’industrie pour veiller à ce que les conclusions et recommandations puissent être facilement adoptées.

Si le projet vise avant tout à transformer le visage de l’effectif de l’industrie du cinéma, Deb Verhoeven est d’avis qu’il va beaucoup plus loin.

Elle croit qu’en changeant l’effectif de l’industrie, on change le genre de récits qui sont filmés; on change ainsi l’auditoire que l’on atteint et la façon dont ces personnes se voient représentées, ce qui peut changer leurs perceptions et les inciter à caresser de nouvelles ambitions.

Pour en savoir plus

On peut consulter le site Web de Deb Verhoeven, l’annonce du projet et @bestqualitycrab (tous en anglais).