Les jeunes nouvellement arrivés et les élèves canadiens du secondaire : des relations amicales, mais pas des amis

Compte tenu de l’ampleur, de la complexité et des répercussions des migrations internationales qui augmentent sans cesse, l’intégration sociale des nouveaux arrivants est devenue une question d’intérêt mondial. Et il s’agit d’une question particulièrement importante pour le Canada, un pays dont le taux d’immigration est l’un des plus élevés au monde.

Date de publication : 2020-08-21 14:00:00

Remarque : certains des sites suggérés dans cet article ne sont qu’en anglais.

De 2006 à 2011, plus d’un million de personnes nées à l’étranger ont immigré au Canada. Les chercheurs de tout le pays s’accordent sur le fait que les politiques d’intégration en vigueur au Canada ont été principalement axées sur l’intégration socioéconomique des nouveaux arrivants et moins sur leur intégration sociale et affective.

Dans les principaux pays d’accueil, il est généralement admis que les enfants et les adolescents qui sont éduqués dans le pays qui les reçoit s’intégreront automatiquement à la société et acquerront un sentiment d’appartenance.

Ce n’est apparemment pas le cas. D’innombrables études menées dans les principaux pays d’accueil dans le monde ont révélé que l’intégration sociale des nouveaux arrivants ne se fait pas spontanément à l’école. Bon nombre de jeunes nouvellement arrivés qui obtiennent leur diplôme d’études secondaires continuent de se sentir à l’écart de la société.

Dans le but de mieux comprendre ce qui favorise ou entrave les interactions entre les nouveaux arrivants et les autres élèves, ma collègue Nancy Arthur et moi-même, de la Werklund School of Education de l’University of Calgary, avons interrogé plus de 50 jeunes élèves canadiens et élèves nouvellement arrivés dans trois écoles secondaires de Calgary pour avoir une idée de leur vécu et de leurs points de vue.

Aux fins de l’étude, les nouveaux arrivants étaient des jeunes qui étaient arrivés au Canada au cours des trois années précédentes et qui avaient vécu et fait des études dans un autre pays avant cela, et l’anglais était pour tous une deuxième langue. Les élèves canadiens étaient nés au Canada ou arrivés au Canada avant l’âge de six ans. En dépit des efforts déployés pour recruter un échantillon représentatif et diversifié de participants canadiens, l’échantillon comportait surtout des filles.

L’amitié offre des avantages mutuels

Notre étude s’est concentrée sur les possibles relations d’amitié entre les adolescents nouvellement arrivés et les adolescents canadiens, les amitiés interculturelles offrant de multiples avantages de part et d’autre : dans les écoles où la diversité raciale et ethnique est présente, les élèves qui ont davantage d’amitiés interethniques se sentent plus en sécurité, moins seuls et moins vulnérables à la détresse sociale.

Les amitiés interculturelles sont associées à des compétences plus solides en leadership et à une meilleure perception des compétences sociales. Mais nouer des amitiés avec des pairs canadiens est la tâche la plus difficile du processus d’adaptation des nouveaux immigrants.

Pour le nouvel arrivant comme pour l’élève canadien, il peut être nécessaire d’obtenir le soutien de l’enseignant pour sortir de sa zone de confort. (Shutterstock)

Les recherches menées auprès d’élèves étrangers dans les sociétés occidentales ont toujours montré que, malgré le désir des élèves étrangers d’interagir socialement avec les élèves du pays, ces derniers ne sont pour la plupart pas intéressés à entrer en contact avec leurs pairs étrangers, et le degré d’interaction interculturelle est faible.

Les élèves nouvellement arrivés avec lesquels nous avons parlé ont dit faire face à des obstacles à plusieurs niveaux en ce qui concerne leur intégration sociale, en particulier pour ce qui est de se faire des amis parmi les élèves canadiens. Ces obstacles sont d’ordre aussi bien linguistique et psychologique que social et culturel.

Le réconfort apporté par l’appartenance à une bande

Les élèves interrogés ont fréquemment mentionné le manque de maîtrise de l’anglais des nouveaux arrivants comme facteur clé limitant les possibilités et la profondeur des interactions.

Mais derrière cette explication simple se cachent des facteurs psychologiques, sociaux et culturels complexes qui interagissent pour influencer le comportement humain individuel.

Un obstacle important est la tendance qu’a l’être humain de socialiser avec des personnes qui lui ressemblent – ce que la théorie sociologique appelle l’homophilie.

Les participants à l’étude, tant nouveaux arrivants que canadiens, ont fait part de leurs observations sur la manière dont les groupes d’amis formés d’un côté par les élèves nouvellement arrivés et de l’autre par les élèves canadiens font en sorte d’entraver les interactions interculturelles. Celles-ci se limitent bien souvent à des activités en classe et à des salutations dans le couloir.

Selon Cynthia, une élève canadienne de 10e année d’ascendance européenne, les élèves étrangers préfèrent parler dans leur langue maternelle parce qu’ils se sentent ainsi plus à l’aise. Puis, dit-elle, ils en viennent à former pratiquement des bandes.

C’est dans les écoles canadiennes que certains élèves étrangers ont fait pour la première fois l’expérience tant de l’inclusion que de l’exclusion sociale en lien avec des bandes.

April, une élève de 12e année originaire de l’étranger, a raconté avoir découvert les bandes de jeunes au Canada, après avoir vécu dans de nombreux pays, dont la Tunisie, le Nigeria et l’Algérie. Elle a dit s’être rendue dans beaucoup d’endroits mais n’avoir jamais connu les bandes avant cela. C’était comme… très exclusif, a-t-elle dit.

L’une des difficultés que vivent fréquemment certains élèves nouvellement arrivés est qu’ils ressentent un malaise et de l’anxiété quand ils parlent à des élèves canadiens. Pareillement, les élèves canadiens ont quant à eux le sentiment soit de ne pas savoir quoi dire aux nouveaux arrivants, soit de craindre de dire quelque chose d’inapproprié et de les offenser.

Dans les deux cas, il faut être motivé par intérêt personnel ou par gentillesse, être doté d’une ouverture d’esprit sur le plan culturel, avoir des compétences interpersonnelles et parfois obtenir le soutien des enseignants pour sortir de sa zone de confort.

Les nouveaux arrivants représentent des atouts

Contrairement à la perception générale selon laquelle les nouveaux arrivants sont vulnérables et ont besoin d’aide, notre étude laisse fortement entendre qu’ils sont de véritables atouts pour la société et les écoles canadiennes, car ils apportent de nouvelles expériences, compétences et forces et de nouveaux points de vue.

Selon Win, une élève de 12e année arrivée de Chine six mois plus tôt, les élèves canadiens découvrent que les nouveaux arrivants peuvent être de bons amis car ils peuvent les aider en mathématiques et en sciences. Les élèves canadiens, eux, peuvent aider les nouveaux arrivants en anglais... Les uns comme les autres ont découvert que cela valait la peine de se lier d’amitié.

Aya, une réfugiée syrienne qui ne parlait pas encore couramment l’anglais, a formé un groupe qu’elle a appelé Redonner du fond du cœur. Elle-même et ses amis distribuent des fleurs au Chinook Mall, visitent des maisons de retraite pour échanger avec des personnes âgées et aident d’autres nouveaux arrivants au Canada. Aya dit qu’ils font cela parce qu’ils apprécient la liberté au Canada et qu’ils considèrent que les Canadiens sont des personnes bienveillantes qui respectent les religions différentes de la leur.

Les préjugés et la stigmatisation

Bien que le Canada soit généralement considéré dans le monde entier comme un pays tolérant et libéral, les participants canadiens à notre étude ont reconnu qu’ils avaient des préjugés à l’égard des nouveaux arrivants et les stigmatisaient. Ils estiment que la couverture médiatique de l’extrémisme religieux, du terrorisme et de l’afflux massif de réfugiés a joué un rôle dans leur perception des nouveaux arrivants.

Sam, un garçon canadien d’ascendance chinoise, a souligné l’influence négative des médias dans la formation des stéréotypes sur les personnes originaires du Moyen-Orient. Il estime qu’il y a définitivement de la stigmatisation, que l’on entend des gens dire différentes choses sur différentes cultures... comme des choses sur les Syriens ou sur le terrorisme au Moyen-Orient. Il dit avoir l’impression que les Canadiens ont fait marche arrière et sont revenus à des propos racistes après toute cette mauvaise presse.

Pour en savoir plus à ce sujet : Arab Muslim Canadian high school students call for globalized curriculum to change stereotypes

Jane, une jeune Canadienne d’ascendance européenne, a dit ne pas être d’accord avec la façon dont son amie canadienne traite les nouveaux arrivants, soit comme des « êtres inférieurs ». Nous avons noté que ce qui distinguait Jane de cette amie, c’était son degré d’exposition à d’autres cultures et d’autres langues. Cette exposition, encouragée par la famille, se répercute sur la compréhension des pairs nouvellement arrivés et sur la motivation à interagir avec eux.

Élargir la zone de confort

Nos travaux préliminaires montrent qu’en dépit des efforts considérables fournis pour accueillir et soutenir les jeunes nouvellement arrivés dans les écoles non seulement de Calgary mais aussi de toute l’Alberta, efforts semblables à ceux qui sont faits dans les écoles d’autres pays occidentaux, l’intégration sociale et affective des nouveaux arrivants demeure un défi.

Notre étude laisse supposer que ce défi peut être relevé si des efforts sont déployés à l’échelle de toute la société, par les parents, les écoles et les programmes gouvernementaux, en vue de promouvoir la motivation ainsi que les connaissances et les compétences interculturelles et interpersonnelles des élèves nouvellement arrivés comme des élèves canadiens pour qu’ils puissent cultiver la différence en amitié.

Cet article a été rédigé par Xu Zhao, professeure adjointe et directrice de la recherche sur la santé mentale et le bien-être des jeunes Chinois à la Werklund School of Education de l’University of Calgary, et a d’abord été publié dans The Conversation le 23 juillet 2019. Le Conseil de recherches en sciences humaines subventionne les travaux de Xu Zhao.