Des scientifiques prônent l’intégration du savoir autochtone traditionnel

Qu’il s’agisse des grizzlis dans des régions non documentées par les scientifiques occidentaux ou d’une nouvelle sous-espèce de caribou qui court rapidement, le savoir traditionnel enrichit l’information scientifique sur le monde naturel

Date de publication : 2020-07-07 15:00:00

Camp dans la chaîne des monts Mackenzie au centre des Territoires du Nord-Ouest, où des scientifiques non autochtones et des détenteurs de savoir autochtone travaillent côte à côte. Photo : Jean Polfus

Jean Polfus a eu un moment de lucidité alors qu’elle était assise à une longue table ovale à Tulít’a, une communauté située sur le bord du fleuve Mackenzie, au centre des Territoires du Nord-Ouest. Tout a commencé par une certaine confusion au sujet de deux mots en langue dénée.

Goecha got’anele.

Ces mots renvoient à un processus de chasse par lequel un chasseur tourne autour d’un caribou ou d’un orignal dans la direction du vent et profite de l’instinct de l’animal qui renifle l’odeur d’un prédateur.

En tournant et en retournant cette expression peu familière dans sa tête, Mme Polfus a commencé à comprendre en partie sa signification. Goecha got’anele. Ces deux mots se rapportent au vent et aux différentes textures de la neige. Ils se rapportent à des endroits particuliers. Ils englobent toute une façon de penser ainsi que la relation entre le chasseur et le caribou, entre le vent et la terre. Cela lui a permis de voir comment la langue est enracinée dans la terre. Et la terre, à son tour, reflète la culture.

« C’est tout simplement magnifique à quel point les mots sont liés à la terre et à quel point ils sont liés aux relations que les gens ont avec les animaux », remarque-t-elle.

Ce moment vécu à Tulít’a, en 2014, a lancé Mme Polfus sur un parcours de recherche interdisciplinaire qui ne s’éloignerait jamais de sa nouvelle appréciation des connaissances qui l’entourent.

« Il est difficile de vraiment saisir comment les gens perçoivent le monde différemment lorsqu’ils utilisent une langue que l’on ne comprend pas, dit-elle. Voilà l’aperçu que j’ai eu! »

C’est un entendement que partagent des générations de Dénés. Comme l’a dit Walter Bayha, l’un des conseillers communautaires de Jean Polfus, en citant son propre grand-père, « notre histoire est écrite sur la terre, et la langue vient de la terre ».

Davantage de scientifiques s’installent dans les communautés autochtones

Cette richesse de connaissances partagées n’est pas née du hasard. Mme Polfus a passé les sept dernières années à Tulít’a, une communauté de moins de 500 personnes située le long du fleuve Mackenzie. Elle a bâti sa carrière en étudiant divers types de caribous – le caribou de montagne, le caribou de la toundra et le caribou de la forêt boréale – qui vivent dans cette région, et la façon dont ils interagissent avec différents habitats.

Le fait de vivre au sein de la communauté lui a donné un avantage inestimable pour ce qui est de comprendre le caribou. Plus important encore, cela lui a donné le temps et l’espace nécessaires pour gagner la confiance des membres de la communauté. Et leurs connaissances ont façonné son travail.

Jean Polfus fait partie d’un mouvement croissant de scientifiques qui ne se contentent pas de « consulter » les communautés autochtones : ils s’y plongent, en tirent des leçons, partagent des connaissances et lui redonnent quelque chose dans le processus. Les Dénés appellent ce mode de pensée łeghágots’enetę, qui se traduit par « apprendre ensemble ».

Selon Aerin Jacob, une scientifique de la conservation du Yellowstone to Yukon Conservation Initiative (Y2Y), il s’agit de trouver les questions que les scientifiques et les communautés ont en commun et de comprendre le chevauchement entre les questions auxquelles les communautés veulent une réponse et l’expertise des scientifiques.

Ce chevauchement peut s’avérer être à la fois une occasion formidable et une source de grande résistance. C’est le lieu d’un affrontement permanent entre des traditions vivantes, un établissement entêté et des esprits curieux. Et, d’une certaine façon, dans certains endroits ce pourrait être l’avenir de la science.

L’évolution de la science

En 2017, les trois plus grands organismes fédéraux canadiens responsables du financement de la recherche en sciences pures, en sciences sociales et humaines et en sciences de la santé ont annoncé un tout nouveau type de subvention. Un appel de propositions spécial pour l’attribution de subventions Connexion – Capacité de recherche autochtone et réconciliation pouvant atteindre 50 000 $ a été lancé et des subventions ont été accordées l’année suivante à des projets visant à trouver de nouvelles façons de mener les travaux de recherche avec les communautés autochtones.

Ces nouvelles subventions ont été décernées en réponse au 65e appel à l’action de la Commission de vérité et réconciliation, qui demandait l’établissement d’un programme national de recherche pour mieux faire comprendre les facteurs associés à la réconciliation. Fait intéressant : plus de la moitié des subventions ont été attribuées à des organismes autochtones sans but lucratif, plutôt qu’à des universités.

Ailleurs dans le monde, les scientifiques ont remarqué ce qui se passait. Dans un éditorial publié en juin 2019 dans la revue Science (en anglais), Jane Lubchenko, ancienne administratrice de la U.S. National Oceanic and Atmospheric Administration, s’est montrée très favorable à la participation des communautés aux activités scientifiques.

« Pour élargir la gamme de solutions efficaces et les appliquer à l’échelle mondiale, il faut que les scientifiques s’engagent activement auprès des communautés », écrivent les auteurs qui approuvent cette participation.

Selon Aerin Jacob, cette reconnaissance plus large est une étape importante pour légitimer la recherche qui ne relève pas des universités. Mais elle ajoute que le mouvement cherche encore ses repères. « Les organismes de financement reconnaissent de plus en plus l’importance de cette reconnaissance, mais cela ne se traduit pas encore par des sommes énormes de financement en recherche », souligne-t-elle.

Néanmoins, la conversation a beaucoup évolué par rapport à la façon dont les choses se faisaient il n’y a pas si longtemps, alors qu’il n’y avait aucune garantie que les chercheurs communiqueraient davantage avec les communautés autochtones que le strict nécessaire.

Selon Megan Adams, candidate au doctorat à l’University of Victoria, l’idée de simplement présenter des conclusions lors d’une réunion communautaire était vraiment progressiste il y a dix ans.

Madame Adams travaille à Rivers Inlet, sur la côte centrale de la Colombie-Britannique, sur le territoire de la Première Nation des Wuikinuxv, en étroite collaboration avec les membres de la communauté. Dès le départ, cette collaboration est allée beaucoup plus loin que la simple présentation d’un diaporama en buvant un café.

Au cours des deux premières semaines du programme d’études supérieures de Mme Adams – alors qu’elle devait commencer ses cours à l’University of Victoria –, son superviseur, Chris Darimont, l’a envoyée à Wuikinuxv pour écouter les membres de la communauté parler.

La science occidentale pourrait servir à arrêter la chasse au trophée du grizzli

Le magnifique bras de rivière de la forêt pluviale, située à 100 kilomètres au nord de Port Hardy, en Colombie-Britannique, est le lieu d’abondantes remontes de saumon qui alimentent la pêche locale à des fins alimentaires, sociales et rituelles, de même que le lieu d’une industrie de la pêche sportive. On y trouve également une population importante et très visible de grizzlis.

« Là où je travaille, les ours et les résidents vivent côte à côte », souligne Megan Adams. Voilà pourquoi la communauté voulait en savoir plus sur le régime alimentaire des ours et sur la façon dont cela pourrait éclairer leurs pratiques de récolte.

« Si les ours n’ont pas assez à manger, non seulement les résidents voient les ours souffrir – ce qui leur cause du souci –, mais le risque de conflits entre les ours et les humains grandit, explique Mme Adams. C’est donc une question de sécurité alimentaire autant pour les ours que pour les humaines. »

Howard Humchitt, chercheur heiltsuk, prélève des échantillons de fourrure d’ours sur son territoire traditionnel. Photo : Avril Bencze

Tout au long de ses recherches, Mme Adams a consulté des aînés et des membres de la communauté qui ont dirigé son travail de collaboration avec la Première Nation. Mais la communauté n’était pas simplement à la recherche d’information pour satisfaire le besoin d’objectivité de la science occidentale. Son objectif était d’établir un ensemble de preuves, en parallèle avec leurs connaissances traditionnelles, pour mettre fin à la chasse au trophée du grizzli; la recherche de Mme Adams était un moyen d’y parvenir. Et selon la chercheure, la science occidentale était l’un des nombreux outils qui pouvaient servir à arrêter la chasse.

La science tient sa propre objectivité en haute estime. Mais Anne Salomon, professeure agrégée à la Simon Fraser University, soutient que les scientifiques qui croient en leur propre objectivité se leurrent. Les scientifiques sont inévitablement biaisés, de par la façon dont ils sont formés, leurs valeurs et croyances, et la façon dont ils formulent des questions et recueillent des données.

« Il est ridicule de penser que toute science est impartiale, souligne Mme Salomon. Nous faisons ce que nous pouvons pour obtenir la vérité approximative qui nous intéresse, de la façon la moins biaisée possible. »

Obtenir le consentement des communautés autochtones

Considérée comme l’une des plus éminentes praticiennes de la recherche en écologie communautaire au Canada, Anne Salomon a appris très tôt l’approche qu’elle préconise au Bamfield Marine Sciences Centre. Tous les projets de recherche écologique menés à Bamfield, aussi petits qu’ils soient, sont d’abord soumis à l’approbation de la Première Nation des Huu-ay-aht s’ils concernent des terres qui lui appartiennent.

Madame Salomon pensait que c’était ainsi que les choses se passaient. Lorsqu’elle est arrivée en Alaska, elle a donc approché les villages locaux de Sugpiaq pour demander l’avis des habitants dans le cadre de son travail d’enquête sur les créatures qui vivent entre la marée haute et la marée basse.

Ce qu’on lui a dit a servi de fondement à sa recherche.

« C’est en discutant avec le chef et les habitants des villages locaux que j’ai appris le déclin d’un chiton particulier : c’est ce qui a mené à tout ce travail, explique-t-elle. La communauté voulait savoir pourquoi le déclin de cette espèce se produisait, car le chiton jouait un rôle essentiel dans l’écosystème. C’était-là une question très intéressante aussi bien sur le plan de l’écologie que sur celui de la conservation. »

En effet, le chiton de cuir est une espèce dont la présence ou l’absence entraîne des effets sur l’ensemble de la chaîne alimentaire. Les membres de la communauté Sugpiaq en sont bien conscients puisque cette espèce est une ressource qu’ils trouvent à leur porte. On constate souvent cette tendance chez les communautés autochtones de remarquer ce que les gestionnaires de ressources ne remarquent pas, car ces communautés ont un profond intérêt pour ce qui se produit localement. « La voix des communautés autochtones est profondément marginalisée, alors qu’elle devrait plutôt être vénérée », souligne Mme Salomon.

Aujourd’hui, elle croit que les scientifiques ont une obligation beaucoup plus pressante de consulter les communautés autochtones et Ḵii’iljuus (Barbara Wilson), membre de la Nation haïda, l’a convaincue que ce devoir était en réalité fondé sur les principes de la Déclaration des Nations Unies sur les droits des peuples autochtones. Selon Mme Salomon, les chercheurs sont tenus d’obtenir un « consentement libre, préalable et éclairé », mais cela signifie qu’ils doivent accepter la réponse qu’ils reçoivent. En effet, elle est d’avis que, lorsqu’on demande à obtenir un consentement, on doit être prêt à se le faire refuser.

Le travail que Megan Adams a mené avec les Premières Nations le long de la côte centrale a également permis de combiner les connaissances traditionnelles de la communauté avec des approches scientifiques modernes. L’utilisation des connaissances locales a permis d’établir des changements dans l’habitat des ours qui remontent à longtemps – bien plus loin dans le passé que ce que la science pourrait permettre de déterminer seule. Cette façon de faire a permis de mieux comprendre les interactions profondes et multidimensionnelles entre les ours et les saumons, tout en impliquant les communautés à toutes les étapes.

« Lorsque nous avons commencé ces travaux sur l’habitat, la province ne croyait pas que la communauté de Kitasoo (Première Nation de Kitasoo/Xaixais) voyait des grizzlis sur les îles », indique Mme Adams.

Des personnes qui avaient passé toute leur vie en contact étroit avec les grizzlis et les ours noirs se faisaient dire par un scientifique provincial que les ours noirs pouvaient aussi avoir l’air bruns – chose tout à fait évidente pour ces personnes. Appuyer ce qui est déjà bien connu des Premières Nations locales par des connaissances mieux acceptées des employés du gouvernement a permis de faire valoir la validité des connaissances autochtones auprès du gouvernement. « Le dialogue a vraiment évolué », conclut la chercheure.

« Nous avons été étudiés à mort! »

Le vaste territoire de la forêt pluviale côtière de la Première Nation des Heiltsuk borde celui de la Première Nation des Wuikinuxv au nord-ouest. Il est connu pour ses eaux tumultueuses, ses mystérieux ours esprits, sa faune marine abondante et ses imposants cèdres rouges, sapins de Douglas et pruches. Ce riche littoral a été menacé à maintes reprises au cours de la dernière décennie par la surpêche, les déversements de diesel et la perspective indésirable de pipelines de pétrole brut.

Les terres non cédées de la Nation des Heiltsuk chevauchent celles de la Première Nation des Wuikinuxv sur l’île Calvert, qui abrite l’Institut Hakai, un organisme de recherche relativement nouveau qui étudie les écosystèmes côtiers.

L’Institut Hakai s’est établi sur l’île Calvert en 2014. L’objectif était de construire une station afin de mener des recherches sur le terrain dans tout le territoire, depuis ses fonds marins peu profonds jusqu’aux rivières en cascade au-dessus de ses bras de mer et de ses îles.

Les deux Premières Nations ont insisté sur une approche axée sur la collaboration.

Jess Housty, conseillère de la Première Nation des Heiltsuk au sein de la communauté côtière de Bella Bella, entendait les gens dire qu’ils avaient été étudiés à mort. Il est vrai que les chercheurs sont souvent venus dans cette communauté pour recueillir ce dont ils avaient besoin – sous forme d’entrevues avec des aînés ou d’autres détenteurs de connaissances, ou sous forme de recherches écologiques envahissantes sur les animaux –, puis sont repartis poursuivre leur carrière sans laisser de trace tangible au sein de la communauté.

Les choses ne se passent plus comme cela aujourd’hui.

Les chercheurs qui veulent travailler sur le territoire des Heiltsuk doivent maintenant obtenir l’approbation du service de gestion intégrée des ressources de la Première Nation des Heiltsuk. C’est une façon pour cette Première Nation d’examiner les projets avant qu’ils ne commencent. « En fin de compte, il s’agit de l’expression de la souveraineté de la communauté des Heiltsuk sur ses terres et ses eaux – ce que les Heiltsuk n’ont jamais hésité à déclarer lorsqu’il s’agit des pressions exercées sur leurs ressources », explique Mme Housty. « Il ne suffit pas de dire que vous êtes souverains; vous devez agir souverainement », ajoute-t-elle, en citant, comme elle le fait souvent, les aînés de la communauté.

La plupart des demandes sont acceptées ou renvoyées aux chercheurs, accompagnées de suggestions pour les améliorer. Certaines sont carrément rejetées, explique Mme Housty, lorsqu’il s’agit de questions de recherche en sciences sociales que la communauté estime racistes ou exploitantes.

Les chercheurs qui ne sont pas prêts à adapter leurs propositions pour respecter les règles de la communauté se voient refuser le droit d’entrée. Selon Mme Housty, cela permet d’éliminer les chercheurs que la communauté ne veut pas voir travailler sur son territoire.

La pratique commence à se répandre

D’autres avantages ressortent également lorsque la communauté exerce un certain contrôle sur la façon dont la recherche est effectuée sur son territoire. L’Institut Hakai emploie des membres de la communauté des Heiltsuk à titre de techniciens sur le terrain. Au sein du territoire de la Première Nation des Wuikinuxv, Megan Adams a essayé de tirer parti du financement et des privilèges qui découlent de son affiliation à l’University of Victoria pour travailler avec les jeunes, en organisant un camp dans une partie du territoire qui est difficile d’accès.

Jean Polfus a fait la même chose à Tulít’a, en passant du temps dans les écoles et en travaillant avec les membres de la communauté dans le but d’accroître les capacités locales. « J’espère vraiment […] que la prochaine génération de chercheurs à étudier le caribou dans le Nord viendra des communautés », dit-elle.

C’est déjà ce qui se passe à Bella Bella, où un programme scolaire donne aux jeunes la chance de suivre des agents responsables des ressources et de recueillir des données réelles qui seront utilisées par leur communauté pour éclairer la prise de décisions. Le temps passé sur le territoire fait partie du programme scolaire.

D’autres Premières Nations ont remarqué ces façons de faire et la pratique commence à se répandre.

Selon Jess Housty, une douzaine de communautés viennent chaque année faire un tour sur le territoire. Les visiteurs sont à la recherche de conseils sur la façon d’affirmer leur souveraineté comme l’ont fait les membres de la communauté des Heiltsuk et sur la façon de mettre sur pied un programme d’intendance environnementale.

Dans le même ordre d’idées, lorsque la communauté des Gwich’in a vu sa revendication territoriale satisfaite de manière à couvrir un vaste territoire au nord du Yukon et des Territoires du Nord-Ouest, l’une de ses premières mesures a été de créer un conseil chargé de superviser toute la recherche sur son territoire.

« Une fois le projet en cours, si les chercheurs recueillent des renseignements, ils doivent nous remettre les enregistrements, les transcriptions et les photos liées au projet, explique Sharon Snowshoe, qui dirige le conseil. Les données sont alors utilisées pour éclairer les décisions locales et promouvoir les priorités de développement local. Elles sont une garantie pour l’avenir et seront accessibles par les générations futures. »

Une excellente occasion de découvrir du nouveau

Quand Henry Huntington, alors âgé de 23 ans et tout juste sorti de Cambridge, est arrivé dans le nord de l’Alaska au printemps 1988, il avait l’intention d’y rester quelques mois pour parfaire ses connaissances polaires.

Plus de 30 ans plus tard, il y est toujours.

« Je me suis tout simplement passionné pour la région, dit-il à The Narwhal. Il y a de vraies communautés, des gens qui vivent ici depuis des milliers d’années et qui accomplissent des choses intéressantes ».

À son arrivée, la chasse à la baleine de subsistance des communautés iñupiat était menacée, alors que c’était leur mode de vie. La Commission baleinière internationale avait unilatéralement retiré son approbation à la chasse à la baleine par les Autochtones, et les communautés étaient ébranlées. Mais, au lieu d’accepter la décision, les baleiniers ont décidé de se servir de la science pour se battre.

En se déplaçant d’un endroit à l’autre le long de la côte pour recueillir des renseignements pour l’Alaska Eskimo Whaling Commission, M. Huntington s’est retrouvé dépassé par la quantité de connaissances locales et la façon dont celles-ci chevauchaient les connaissances sur la chasse à la baleine traditionnelle.

Henry Huntington recueille des renseignements locaux à Koyuk, en Alaska, en 1995. Photo : Henry Huntington

« Ce travail a déclenché quelque chose, se souvient-il. Les acteurs étaient nombreux autour de la table, et ils avaient beaucoup à dire sur l’emplacement de la glace, l’emplacement des baleines et leur activité, les lieux où pêcher, leurs caractéristiques clés et leur appellation. »

Mais lorsque M. Huntington a voulu publier ses résultats, la communauté scientifique s’est montrée réticente, car elle estimait que les connaissances scientifiques devaient provenir des scientifiques, et non des baleiniers autochtones.

« On me donnait de piètres raisons de ne pas publier, se rappelle le chercheur. Pour beaucoup de gens, j’apportais quelque chose de nouveau et de difficile à quantifier. Dans quelle mesure pouvait-on faire confiance aux paroles de personnes sans formation, mais qui avaient passé leur vie sur le territoire? Quelle rigueur était associée à leurs propos? Partageaient-ils l’information pour leur propre bien uniquement? »

Henry Huntington a donc publié ses travaux en collaboration avec les communautés autochtones sous forme d’articles d’écologie ou de biologie plutôt que d’anthropologie – affirmant ainsi fermement la place du savoir traditionnel dans les sciences naturelles et intégrant cette pratique dans le courant dominant.

Il est nécessaire d’établir la confiance

Chris Darimont, titulaire de la chaire Raincoast de l’University of Victoria et directeur scientifique de la Raincoast Conservation Foundation, a passé toute sa carrière à travailler en collaboration avec les communautés autochtones. C’est lui qui a envoyé Megan Adams dans la communauté des Wuikinuxv après avoir gagné la confiance des membres de cette communauté et préparé son arrivée durant de nombreuses années.

Selon lui, quelle que soit l’influence d’une communauté sur l’orientation de la recherche, comme toute bonne science, celle-ci est soumise à un examen par les pairs et peut être reproduite. « Notre responsabilité ne se limite pas à cette communauté, car notre responsabilité professionnelle, en tant que scientifiques, est de faire du bon travail et de le soumettre à un examen par les pairs pour qu’il puisse être reproduit », dit-il.

Pour sa part, Henry Huntington indique qu’une partie de la résistance rencontrée au début de son séjour en Alaska a été surmontée, ce qui a ouvert la porte à un plus grand nombre de demandes pour ce genre de travail – une ouverture en partie sincère, quoiqu’il reste encore du chemin à faire. Quoi qu’il en soit, dans l’ensemble, Henry Huntington et Megan Adams remarquent que l’attitude – ou du moins le discours – a changé.

Toutefois, au fur et à mesure que cette pratique est acceptée, les scientifiques peuvent se trouver dans la situation délicate où leurs résultats ne concordent pas avec les connaissances traditionnelles d’une communauté. Mais, comme l’indique Jean Polfus, « ce sont les désaccords entre les deux types de connaissances qui offrent la plus grande occasion de découvrir quelque chose de nouveau ».

Des aînés Dénés arpentent leur territoire dans les monts Mackenzie, dans les Territoires du Nord-Ouest.

Les communautés autochtones partagent leurs connaissances sur les caribous et les baleines

Pour Jean Polfus, ce partage de connaissances s’est produit dans les monts Mackenzie près de Tulít’a. Scientifiquement parlant, il existe trois catégories de caribous à cet endroit : le caribou de montagne, le caribou de la toundra et le caribou de la forêt boréale. Or, pour les Dénés il existe une sous-catégorie de caribous de montagne qu’ils nomment tęnatł’ǝa (coureur rapide). Selon les aînés, ce caribou vient de loin, « peut-être aussi loin que l’océan », dit-elle.

Mais cette sous-catégorie de caribou n’a pas été identifiée par les scientifiques occidentaux. Et ce n’est toujours pas le cas, car pour que cela soit fait, il faudrait effectuer une étude spécialisée qui associerait l’ADN d’excréments de caribou aux observations faites par des membres de la communauté de Tulít’a au sujet des tęnatł’ǝa. Cela pourrait avoir des répercussions importantes sur les politiques, puisque les différentes espèces de caribous sont protégées différemment par la Loi sur les espèces en péril.

« Pourquoi existerait-il un autre mot en langue dénée pour désigner cet animal si cela n’était pas important pour la chasse? », remarque Mme Polfus. Pourtant, l’interprétation scientifique du monde n’appuie pas toujours les réalités culturelles de façon favorable.

Henry Huntington a lui aussi connu cette tension lorsqu’il travaillait sur l’île Saint-Laurent, dans la mer de Béring. Alors qu’il recueillait des données sur les habitudes et le comportement migratoire des baleines, il a découvert quelque chose de surprenant. Les baleiniers de la communauté utilisaient un mot particulier pour désigner les baleines qui s’approchaient de leur bateau sur le côté opposé au harponneur, et qui reluquaient l’équipage. Les baleines qui estimaient alors l’équipage digne de son nom s’offraient du côté du harponneur.

L’idée même qu’une baleine se mette en danger comme cela – sans parler du fait qu’elle choisisse de se sacrifier pour une autre espèce – va à l’encontre de toute science biologique. Pourtant, dans ce cas, le terme donné pour décrire ce comportement a largement été partagé avec les scientifiques.

Les examinateurs avaient du mal à le croire.

« C’était de bonne guerre, d’un point de vue biologique », admet M. Huntington. Mais il estimait que le terme employé en disait assez sur les baleiniers, leur vision du monde et leurs traditions pour que l’observation soit valable, peu importe si les biologistes la comprenaient ou non.

Selon M. Huntington, qui a inclus ce terme dans ses résultats de recherche, cela témoigne d’une certaine relation animal-homme qui informe et motive la façon dont les baleiniers exécutent leur travail.

Quand on lui demande s’il croit qu’il sera possible un jour de concilier la biologie et le savoir traditionnel, il hésite avant de répondre que ce qu’il croit n’a pas vraiment d’importance. « Peut-être que cette conciliation n’aura jamais lieu, dit-il, mais si nous ne prenons au sérieux que ce qui a du sens pour nous, alors nous nous fermons l’esprit ».

Cette histoire a été rédigée par Jimmy Thomson. Elle a été publiée pour la première fois le 20 juin 2019 dans The Narwhal.