Le passé littéraire féminin du Canada : un travail de détective

Date de publication : 2020-03-06 14:00:00

Par Carole Gerson, professeure, Département d’anglais, Simon Fraser University

De gauche à droite : Lotta Dempsey, Alice Evelyn Wilson, Elsie Gregory MacGill, Katharine Emma Maltwood et Elise Aylen Scott

Miss Margaret MacLean visiting the Pyramids.

Margaret MacLean a écrit, pour le magazine Saturday Night, au sujet de son séjour en Égypte et des collections du Musée royal de l’Ontario qu’elle a étudiées (base de données des écrivaines canadiennes).

Il est surprenant de constater que la plupart des Canadiens et des Canadiennes connaissent peu le passé littéraire de leur pays, même si bon nombre de leurs arrière-grands-mères ou de leurs grands-tantes ont participé activement à la culture littéraire du Canada en tant que poètes, journalistes, romancières, rédactrices touristiques et biographes.

Bien qu’ils et elles aiment croire que leur pays compte un nombre extraordinaire de grandes écrivaines, un examen approfondi révèle cependant que le nombre d’écrivaines reconnues dans des secteurs d’influence tels que les anthologies destinées aux cours universitaires, les séries de réimpression à l’échelle nationale et les activités commémoratives est faible et bien inférieure à la moitié.

Toutefois, au cours des deux derniers siècles et demi, un nombre étonnant de femmes relativement inconnues ont fait publier leurs écrits – de différents genres littéraires et sur différents sujets – dans des magazines, des journaux, des anthologies, des livres de colportage et des volumes complets, même si peu d’entre elles ont acquis une renommée ou reçu l’attention d’universitaires.

Ma recherche sur les premières écrivaines canadiennes m’a permis de faire la collecte de milliers de noms qui figurent maintenant dans la base de données des premières écrivaines canadiennes (en anglais seulement), une ressource qui comprend les femmes canadiennes rédigeant en anglais dont la première publication est parue en 1950 ou avant. Cette base de données a été créée avec le soutien du Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH), ainsi que de la Faculté des arts et des sciences sociales, du Département d’anglais et du Digital Humanities Innovation Lab de Simon Fraser University.

Base de données des premières écrivaines canadiennes

Seeking our Eden

Sarah Jameson Craig est une écrivaine canadienne découverte par son arrière-petite-fille. McGill-Queen’s University Press.

Certaines écrivaines ont été sorties de l’ombre grâce à des membres de leur famille. C’est notamment le cas de Sarah Jameson Craig, que son arrière-petite-fille, la professeure Joanne Findon, a mis en lumière.

Bien que l’écriture ne fût pas, pour Mme Craig, un centre d’intérêt majeur,  elle a toutefois détaillé par écrit ses diverses activités en tant que féministe, réformatrice de la santé et utopiste.

Sarah Jameson Craig est semblable à la majorité des écrivaines figurant dans la base de données des premières écrivaines canadiennes. En effet, mis à part un petit nombre d’autrices et de journalistes professionnelles connues telles que Lucy Maud Montgomery, Nellie McClung et E. Cora Hind, la base de données comprend quelque 4 800 Canadiennes qui ont publié leurs écrits à l’occasion. Alors qu’elles poursuivaient leur vie quotidienne bien remplie, elles partageaient des manifestations de leurs intérêts, de leurs activités professionnelles, de leur idéologie ou de leur créativité.

Outre la poésie et les histoires pour enfants, leurs écrits abordent des préoccupations pragmatiques liées à l’agriculture ou au tricot, ainsi que des sujets professionnels ou l’histoire de leur famille ou de leur communauté.

Pour chaque écrivaine, la base de données des premières écrivaines canadiennes contient des renseignements biographiques de base et des détails sur les publications, y compris les noms (le nom principal et les autres noms utilisés), le lieu et la date de naissance et de décès, les lieux de résidence, les titres de livres et d’autres publications comme les anthologies et les séries.

Nommer les écrivaines

Confirmer les noms utilisés par les écrivaines peut constituer un véritable défi, car, historiquement, les femmes changeaient de nom après leur mariage et de nombreuses écrivaines utilisaient des noms de plume. C’est pourquoi, dans la base de données des premières écrivaines canadiennes, le nom principal de l’autrice est le nom sous lequel elle était le plus connue, et tous les autres noms utilisés sont cités comme tels.

Par exemple, le nom principal de la femme qui a écrit Anne... la maison aux pignons verts apparaît comme étant L.M. Montgomery, le nom sous lequel la plupart de ses œuvres ont été publiées. Ses autres noms comprennent son nom de naissance complet (Lucy Maud Montgomery), son nom de femme mariée (Ewan MacDonald) et les différents pseudonymes qu’elle a utilisés, principalement au début de sa carrière : Belinda Bluegrass, Cynthia, Joyce Cavendish, Maud Cavendish et J.C. Neville.

En collaboration avec une merveilleuse équipe d’étudiants sous la direction d’une chef de projet chevronnée, Karyn Huenemann, Carole Gerson a fait de son mieux pour démêler les écrivaines qui partagent le même nom, comme les deux femmes qui ont publié sous le nom de Mary Agnes Fitzgibbon. L’une était la petite-fille d’une pionnière, Susanna Moodie, tandis que l’autre était une journaliste plutôt flamboyante, Mary Agnes Bernard, devenue Fitzgibbon après son mariage.

Trouver les écrivaines

Bon nombre de femmes figurant dans cette base de données n’ont pas présenté leurs écrits dans des volumes ou des livres de colportage distincts, mais ont été publiées dans des périodiques ou des anthologies. Ces deux formats constituent un élément essentiel de l’histoire culturelle du Canada.

Les utilisateurs de la base de données peuvent retrouver un nombre étonnamment élevé d’écrivaines dont le nom pourrait figurer dans ces journaux, magazines ou anthologies. Ainsi, les chercheurs peuvent utiliser la base de données pour explorer les pratiques historiques en matière de publication.

Lorsque l’on clique sur le nom d’une écrivaine, cela fait apparaître tous les titres auxquels elle est associée. De même, si l’on clique sur le titre d’un périodique ou d’une anthologie, on peut voir les noms de toutes les contributrices qui figurent aussi dans la base de données.

Madeleine Fritz

Madeleine Fritz, pionnière de la paléontologie, au travail (base de données des écrivaines canadiennes). Photo fournie par l’autrice.

Recueillir les noms d’autrices obscures est une partie du travail, mais il est aussi important de déterminer qui étaient ces personnes. Bien qu’il soit possible de recueillir de l’information grâce à des ressources en ligne telles qu’Ancestry, l’équipe de recherche s’est également appuyée sur les connaissances de nombreuses personnes, notamment des bibliothécaires, des archivistes et autres gardiens du matériel culturel, ainsi que des parents et des descendants des écrivaines, des amis et des connaissances qui ont porté à son attention des publications ou des émissions de la Société Radio-Canada. Par exemple, une visite à la bibliothèque et aux archives du Musée royal de l’Ontario (ROM) a permis de découvrir l’existence d’un groupe d’autrices qui ne figuraient pas encore sur la liste.

Ces écrivaines ont fait différentes choses qui illustrent bien que le rapport des femmes avec les publications peut être très varié : la pionnière de la paléontologie Madeleine Fritz a publié des recherches scientifiques; en 1917, Margaret MacLean, la première guide officielle du Musée, a publié des articles éducatifs sur les collections du ROM dans le magazine Saturday Night; l’écrivaine classique Cornelia Harcum a publié un livre sur la cuisine romaine en 1914 et des articles sur les collections classiques du ROM dans les années 1920; et la longue carrière de Katherine Maw Brett et de Dorothy K. Burnham dans le département du textile du ROM a commencé par une publication de Mme Brett sur une exposition en 1945 et le premier livre de Mme Burnham, publié en 1950.

Découvrir les histoires

Le hasard a joué un rôle dans l’ajout de nombreuses écrivaines à la base de données des premières écrivaines canadiennes :

Mary Elizabeth (Connell) Donaldson

En voyant un des poèmes d’Elizabeth Donaldson dans la base de données des premières écrivaines canadiennes, deux de ses arrière-petits-neveux ont demandé à Karyn Huenemann, la chef de projet, laquelle des Mary Elizabeth Donaldson figurant dans leur arbre généalogique était poète. Ensemble, ils ont résolu le mystère et ont découvert encore plus de poèmes publiés dans de vieux journaux. Comme la petite-fille de l’autrice cherchait un endroit où donner les journaux de sa grand-mère, Mme Gerson a mis la famille en contact avec l’archiviste de la York University.

Amy Clare Giffin

En 1986, le couple qui a acheté la maison de la famille Giffin à Isaac’s Harbour, en Nouvelle-Écosse, a trouvé le nom de l’écrivaine gravé de sa main d’enfant dans la vitre de nombreuses fenêtres ainsi qu’une boîte d’écrits et de souvenirs dans le grenier. Les recherches du couple ont mené à la base de données des premières écrivaines canadiennes. Cela a permis d’en apprendre davantage sur la vie de Mme Giffin, quoique sa biographie présente toujours des lacunes.

Jane Layhew

Coral Ann Howells, de l’University of Reading, a voulu déterminer le lien entre Jane Layhew, une infirmière de Prince George, en Colombie-Britannique, et Jane Layhew de Montréal, l’autrice de Rx for Murder (Lippincott, 1946). L’échange d’informations a permis de mieux comprendre la vie de cette autrice d’un seul livre. Son mari, Lew Layhew, était un cousin du critique littéraire Northrop Frye.

Jouer les détectives

Bien que nous ayons découvert à qui appartenaient de nombreux pseudonymes, certains mystères restent à résoudre.

Qui était la « dame » anonyme qui a fait de nombreuses recherches sur le Nord canadien et qui a publié A Peep at the Esquimaux à Londres en 1825?

Bénédictine Wiseman, la mère excentrique de Mavis Gallant, a-t-elle vraiment publié une pièce comme elle prétendait l’avoir fait alors qu’elle était encore adolescente?

Identifierons-nous un jour la femme qui a envoyé une lettre non datée (probablement vers 1918) au professeur Archibald MacMechan de la Dalhousie University pour lui demander son avis sur son recueil de poèmes publié, avec comme signature « Mme Personne » et comme adresse « 0 rue Nulle‑part »?

L’enquête se poursuit.

Carole Gerson reçoit des fonds du CRSH ainsi que du Digital Humanities Innovation Lab, de la Faculté des arts et des sciences sociales et du Département d’anglais de la Simon Fraser University. Cet article a été initialement publié en anglais dans le site Web The Conversation.

The Conversation