Livres incontournables : œuvres d’écrivaines afro-américaines qui traversent le temps

Date de publication : 2020-02-20 11:30:00

Toni Morrison, Zora Neale Hurston et Nella Larsen font partie de cette courte liste d’autrices incontournables dont les œuvres ont traversé le temps. Photos (de gauche à droite) : prix Nobel, Bibliothèque du Congrès des États-Unis, archives de la Yale University

Dans Mules and Men (1935), Zora Neale Hurston, anthropologue, écrivaine dotée d’une grande créativité et tête de file de la Renaissance de Harlem, relate un récit traditionnel évocateur intitulé Why the Sister in Black Works Hardest. Fatigué d’avoir travaillé à la création du monde, Dieu lance un énorme paquet sur la terre. Intriguée par cet objet mystérieux, une femme blanche du Sud des États-Unis, avant la guerre de Sécession, demande à son mari d’aller chercher le paquet. Réticent à l’idée de le transporter lui-même, il ordonne à un esclave d’aller le chercher.

Ann Petry (à droite), interviewée après avoir remporté un prix pour son ouvrage de fiction La rue. All-American news 4 / All American news IV / All-American news reel no. 4/Library of Congress (en anglais)

Rapidement las de cette tâche, l’esclave ordonne à son tour à sa femme de porter le fardeau. Elle le fait, enthousiaste à l’idée d’en connaître le contenu. Ce n’est toutefois qu’un dur labeur qui s’échappe du paquet, pour elle, et pour toutes les femmes noires et leur descendance.

Les écrivaines afro-américaines se sont attelées à la tâche difficile de décrire un large éventail d’expériences vécues et imaginées, en s’attachant notamment, et surtout, à leur propre vécu. Cette tâche s’inscrit dans le contexte de luttes séculaires contre des oppresseurs racistes et la violence faite aux femmes, qui ont donné lieu à une culture de l’esclavage faite de viols endémiques, de grossesses forcées ou interrompues, d’infanticides, de concubinage, de familles brisées et d’agressions physiques et psychologiques flagrantes, entre autres.

Un travail acharné

Le célèbre abolitionniste Frederick Douglass décrit, dans son récit de 1845 Vie d’un esclave américain, comment le fait d’avoir été témoin des coups de fouet en série administrés à sa tante Hester l’avait marqué « avec une force épouvantable ». Il explique : « C’était la porte toute souillée de sang, c’était l’entrée de l’enfer de l’esclavage, que j’allais moi-même franchir. Je ne pense qu’avec horreur à ce spectacle terrible. »

Ce calvaire est également présent dans les récits d’esclave des femmes. L’ouvrage de Harriet Jacobs, Incidents dans la vie d’une jeune esclave, publié en 1861, en fait état. Cible de harcèlement sexuel incessant de la part de son maître beaucoup plus âgé, elle a ressenti une profonde tristesse lorsqu’elle a appris que son nouveau-né était une fille. « L’esclavage est horrible pour les hommes, mais c’est encore plus horrible pour les femmes », écrivit-elle.

Une fois émancipées, les Afro-Américaines se heurtaient encore à des obstacles considérables lorsqu’elles cherchaient à s’instruire, à se lancer en affaires ou à trouver un emploi. La participation des Afro-Américaines à la vie politique était doublement restreinte puisqu’elles ne pouvaient voter ni comme femmes ni comme personnes de couleur. Les caricatures racistes s’attaquaient à tout, de l’intelligence et de la capacité morale de ces femmes à la couleur de leur peau, à la texture de leurs cheveux (article en anglais) et à la forme de leur corps. Des stéréotypes tels que la mammy docile (the Docile Mammy), la mulâtre tragique (the Tragic Mulatta), la Topsy puérile (the Clownish Topsy), la Jézabel trop sexualisée (the Oversexed Jezebel), la mère cupide vivant de l’aide sociale (the Greedy Welfare Queen), la fille facile amorale issue de quartiers défavorisés (the Amoral Hoodrat) et la femme noire agressive (the Mad Black Woman), encore répandus aujourd’hui, témoignent de longues années où on leur a manqué de respect ou on les a ignorées.

Zora Neale Hurston, quant à elle, aborde les incessantes luttes sociales auxquelles les femmes noires ont été confrontées en vivant dans ce que l’intellectuelle féministe Bell Hooks a appelé le patriarcat capitaliste suprémaciste blanc (article en anglais).

Outre des autrices influentes comme Maya Angelou qui ont raconté leur propre vie, des dramaturges comme Lorraine Hansberry et des poétesses comme Gwendolyn Brooks, les écrivaines s’adonnant à la fiction ont constamment montré que le fruit de l’imagination peut à la fois informer, persuader et divertir en plus d’être un catalyseur de changement social et de parler des préoccupations individuelles et collectives.

Voici des œuvres phares écrites par des Afro-Américaines au siècle dernier. Ce ne sont là que quelques-unes des artistes et des intellectuelles dont les œuvres ont résisté à la force de ce que la critique féministe contemporaine Moya Bailey (site en anglais) a appelé la misogynoir ou l’amalgame destructeur de la misogynie et du racisme à l’égard des Noirs encore fréquents dans la culture populaire d’aujourd’hui. Ces femmes ont travaillé avec acharnement afin de jeter les fondements de ce qui permettrait d’envisager une société plus juste et plus inclusive pour l’avenir.

Sables mouvants (1928) et Clair-obscur (1929) par Nella Larsen

Ces romans présentent des femmes métisses qui ont un statut ambigu à cause de la couleur particulière de leur peau (elles peuvent notamment « passer pour des femmes blanches »). Cette caractéristique leur compliquera la vie de manière dangereuse, voire fatale. Clair-obscur est révolutionnaire par sa représentation de la tension homoérotique entre deux femmes noires de la classe moyenne supérieure. Sables mouvants se penche sur l’« exotisation » des femmes afro-américaines à l’étranger et sur l’opposition qui existe entre l’art et la vie de famille comme voies à suivre pour s’épanouir.

Mais leurs yeux dardaient sur Dieu (1937) par Zora Neale Hurston

Cette histoire est le récit lyrique de Janie Crawford, mariée trois fois, qui parvient à une vision mature de l’amour et de l’épanouissement malgré les commérages incessants et une histoire familiale difficile. Le canton d’Eatonville, en Floride, dont la population est entièrement noire, et la riche « boue » des Everglades contribuent à dresser un portrait d’une collectivité en santé, de luttes quotidiennes et d’une solide connaissance de soi.

La rue (1946) par Ann Petry

Ce roman, issu du courant du réalisme social, raconte l’histoire d’une mère célibataire, Lutie Johnson, qui tente d’améliorer son sort et celui de son jeune fils dans un espace urbain où ils sont des proies. Confrontée au sexisme, au racisme, à la lutte des classes, à la pauvreté et à une immense frustration personnelle, Lutie tente de faire face à la brutalité de l’environnement qui donne au roman son nom empreint de sens.

L’œil le plus bleu (1970) par Toni Morrison

Ce livre brosse un portrait saisissant du passage à l’âge adulte d’une jeune fille et de ce qui la mènera à sa perte dans les années suivant la Grande Dépression. Dynamique familiale tumultueuse, traumatismes psychologiques et inceste, quête de compassion et d’amour-propre et mythe toxique de la laideur noire se conjuguent dans ce premier roman de la lauréate du prix Nobel et autrice du récit néoesclavagiste Beloved (1987).

Liens de sang  (1979) par Octavia Butler

Oscillant entre les années 1970 et le début du XIXe siècle, cette odyssée de science-fiction (re)lie une écrivaine noire contemporaine et son mari blanc à ses ancêtres à elle sur une plantation du Maryland. Le roman est porté par la tension dramatique que suscitent le voyage dans le temps et la juxtaposition de la période qui a précédé la guerre de Sécession (l’Antebellum) et de l’époque des droits civils et des attitudes qu’elle a engendrées, notamment en ce qui a trait à l’amour interracial et à la création d’alliances.

Les femmes de Brewster Place (1982) par Gloria Naylor

Ce récit, structuré comme une courtepointe, traite des expériences de sept femmes, portant sur différentes générations, professions, classes sociales et compréhensions de leur place dans le monde. L’immeuble à logements en mauvais état qui relie ces femmes sert de toile de fond à la douleur insoutenable qui les habite tout en étant porteur de transformation et de réconciliation.

La couleur pourpre (1982) par Alice Walker

Ce récit de deux sœurs, Celie et Nettie, met en lumière leur amour et les déchirements de la séparation au moyen de lettres et de conversations imaginaires qui traversent l’Atlantique. Critique implacable de la violence au foyer et de la masculinité toxique, le roman se penche néanmoins avec délicatesse sur diverses faiblesses humaines. Il souligne la nécessité, pour les femmes noires, de mettre en pratique le respect de soi et l’entraide. Les actes décrits sont non seulement révolutionnaires, mais offrent également un aperçu du divin.

Cet article a été rédigé par Nancy Kang, professeure adjointe d’études des femmes et du genre et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les féminismes transnationaux et la violence sexiste de l’Université du Manitoba. Il a d’abord été publié dans The Conversation.ca le 21 février 2019.

Nancy Kang a reçu une subvention du CRSH. Cette recherche a pu être réalisée en partie grâce au financement du Programme des chaires de recherche du Canada.

The Conversation