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Un chercheur étudie les conséquences de la perte d’anonymat

Chaque jour, des millions de Canadiens utilisent Internet pour lire leur courrier électronique, payer leurs factures, discuter avec leurs amis ainsi que gérer leur vie personnelle et professionnelle. Chaque fois qu’ils effectuent un achat, envoient une photographie ou consultent un site Web, ils risquent de sacrifier un peu de leur anonymat.

Selon Ian Kerr, un chercheur qui est spécialiste de ce domaine, ce sont là les défis d’une époque où il n’est plus nécessaire d’entrer physiquement dans une maison pour violer la vie privée d’autrui. M. Kerr dirige un réseau financé par le Conseil de recherches en sciences humaines (CRSH) qui se compose de chercheurs étudiant les impacts que peuvent avoir les technologies d’identification sur notre capacité à demeurer anonymes. À ce titre, M. Kerr a une influence positive sur les politiques de protection des renseignements personnels, l’élaboration de nouvelles technologies d’amélioration de cette protection ainsi que la conception à long terme que nous avons de sa nature et de son utilité.

« La violation de la vie privée ne se limite pas à une caméra qui envahit l’espace vital d’une personne : c’est une question d’équité sociale, explique le chercheur. C’est une manière d’utiliser ou de divulguer des données personnelles qui peut mener à des pratiques discriminatoires – par exemple classer les gens en catégories afin de dresser une liste d’exclusion ou demander plus à certaines personnes pour le même service en raison de leur profil. Étant donné qu’il y a tant de renseignements utilisés, réunis et divulgués pour la prise de décisions concernant les gens, il existe un grand risque en ce qui concerne l’équité et la justice sociale ainsi que la possibilité de faire l’objet de discrimination. »

M. Kerr, titulaire de la Chaire de recherche du Canada en éthique, en droit et en technologie de la Faculté de droit de l’Université d’Ottawa, a récemment publié un livre présentant les résultats des recherches de son équipe, soit On The Identity Trail: Anonymity, Privacy and Identity in a Networked Society (offert en ligne à http://www.idtrail.org). Des universitaires, des représentants gouvernementaux et des sociétés privées du monde entier ont apporté leur contribution à cet ouvrage, qui porte sur la manière dont la technologie change la nature de la privée et sur la définition de l’anonymat.

Mettant particulièrement l’accent sur la communication entre les disciplines ainsi que sur la diffusion de résultats de recherche auprès des décideurs et du grand public, cet ouvrage présente les conclusions de divers chercheurs d’Amérique du Nord et d’Europe provenant des secteurs universitaire, public, privé et sans but lucratif. Qu’il s’agisse de cognitivisme, de féminisme, d’ingénierie ou du monde des affaires, des dizaines de disciplines sont représentées, et des étudiants de tous les cycles apportent leur contribution dans le cadre du projet, qui a reçu une subvention de 2,9 millions de dollars du CRSH par l’intermédiaire de l’Initiative de la nouvelle économie.

« Ce dont nous sommes le plus fiers, c’est la nature interdisciplinaire et multidisciplinaire de ce projet. En effet, des technologues, des défenseurs des droits de la personne et des psychologues peuvent discuter ensemble du sujet et en présenter différents aspects, indique M. Kerr.

« Nous avons également pris conscience que les solutions, tout comme les discussions, concernent plusieurs disciplines. Ainsi, en mettant sur pied des réseaux de chercheurs en sciences humaines, nous avons été en mesure de trouver des solutions qui n’auraient pas été possibles autrement. »

Dans le cadre de ses travaux, M. Kerr a adopté trois approches différentes afin d’étudier la protection des renseignements personnels, l’anonymat et l’identité. En effet, en plus de tenir compte du point de vue des sciences humaines, ses chercheurs ont étudié les enjeux concernant le droit et les politiques ainsi que les technologies elles-mêmes.

Les spécialistes des technologies de l’information et les cryptographes qui œuvrent dans le même sens que l’équipe de M. Kerr s’intéressent à la conception de technologies visant à améliorer la protection des renseignements personnels – notamment des systèmes de votation électroniques et des dispositifs informatiques portatifs – et à leur commercialisation. Les experts du droit et des politiques qui font partie de l’équipe ont publié des glossaires et des manuels. De plus, ils ont offert à des milliers de juges de partout au Canada de la formation sur la manière dont on peut raisonnablement assurer la protection des renseignements personnels au sein de la société. Enfin, ils sont intervenus dans une affaire de droits d’auteur, où il était question de compagnies de disques qui avaient essayé (sans succès) d’obliger des fournisseurs de services Internet à divulguer l’identité d’utilisateurs ayant téléchargé de la musique gratuite.

Des chercheurs du domaine des sciences humaines continuent d’étudier le lien existant entre la protection des renseignements personnels, la sécurité et la commodité d’une part ainsi que les implications sociales des soi-disant outils de commodité – par exemple les cartes de crédit, Facebook et Internet – d’autre part.

« Nous tentons toujours de déterminer l’influence qu’ont ces moyens sur nos interactions et notre confiance mutuelle, indique M. Kerr. Il y a une dizaine d’années, on tenait pour acquis que tout le monde était anonyme et que l’identité d’une personne ne pouvait être divulguée que dans des circonstances particulières. Aujourd’hui, la tendance consiste à vérifier l’identité des gens. »

Un autre aspect étroitement lié à la protection des renseignements personnels et à l’anonymat est le monde de la surveillance, tout aussi complexe, qu’étudie actuellement un autre chercheur financé par le CRSH, soit David Lyon. Chercheur principal du projet The New Transparency: Surveillance and Social Sorting, il est le directeu r du projet de surveillance de la Queen’s University.

En tant que dirigeant d’une initiative de recherche concertée de sept ans qui a été mise sur pied en 2008, M. Lyon s’intéresse aux études interdisciplinaires et internationales sur la surveillance. Ainsi, en collaboration avec une équipe de 30 chercheurs de pays tels que le Canada, Israël, le Japon et la France, il aborde divers sujets, notamment l’utilisation de sites de réseautage social, les tomodensitomètres permettant de saisir des images d’une personne dans son entier et la façon dont on met à l’essai des technologies de surveillance dans le cadre des Jeux olympiques de Vancouver.

« La surveillance ne doit pas se limiter aux activités de la Gendarmerie royale du Canada ou du Service canadien du renseignement de sécurité, mais devrait plutôt être considérée d’une manière beaucoup plus générale, indique M. Lyon. Ainsi, on part du principe que la surveillance représente une importante pratique au sein des organisations d’aujourd’hui. À mesure que les données personnelles – comme ce que l’on présente dans Facebook – deviennent plus utiles, commercialisables et échangeables, la surveillance peut s’appliquer à la plupart des pratiques organisées d’aujourd’hui. »