Gouvernement du Canada
Symbole du gouvernement du Canada
Dialogue
Noor Johnson, récipiendaire d’une bourse d’études supérieures du Canada Vanier, cuisinant de la viande de phoque à Clyde River, au Nunavut. (Photo : Noor Johnson)
Noor Johnson, récipiendaire d’une bourse d’études supérieures du Canada Vanier, cuisinant de la viande de phoque à Clyde River, au Nunavut. (Photo : Noor Johnson)

Réflexions d’une anthropologue chez les Inuit

Article rédigé par Noorjehan Johnson, détentrice d’une bourse d’études supérieures du Canada Vanier en anthropologie à l’Université McGill

Je suis allée pour la première fois dans l’Arctique canadien en juillet 2008 afin d’assister à une conférence sur le changement climatique à Iqaluit. C’est à cette occasion que j’ai entendu pour la première fois une blague qui m’a souvent été racontée depuis : « Combien de membres compte une famille inuit? » Réponse : « Cinq : deux parents, deux enfants et un anthropologue. » Même après avoir entendu cette blague de nombreuses fois, je ne peux pas dire que je me sens à l’aise avec l’allusion humoristique du message, que j’interprète comme suit : « Quel est donc le rôle de ces chercheurs qui travaillent au sein des communautés inuit? »

Ma recherche de doctorat en anthropologie met l’accent sur la participation des communautés inuit à l’approche scientifique et aux politiques en matière de changement climatique. Je m’intéresse aux liens qui existent entre les connaissances sur l’environnement et l’élaboration de politiques ainsi qu’à ceux qui existent entre les Inuit et les institutions de gouvernance. Ce projet me permet de me rendre dans divers endroits, de la petite communauté inuit de Clyde River, sur la côte Nord-Est de l’Île Baffin, à Iqaluit, capitale du Nunavut, jusqu’à Copenhague, où j’ai pris part à la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique. Partout où je vais, je rencontre des chercheurs et des experts qui s’intéressent au changement climatique.

Je suis arrivée dans le « Nord » en tant qu’étudiante de doctorat au moment où les changements environnementaux survenant dans l’Arctique intéressaient vivement les chercheurs, les journalistes, les investisseurs et d’autres habitants du « Sud ». Cette soudaine vague d’intérêt a eu de bons et de mauvais côtés pour les Inuit. D’une part, elle a permis de sensibiliser le grand public à certains défis auxquels doivent faire face les communautés du Nord – notamment les problèmes d’infrastructure liés à la fonte du pergélisol, les effets de la pression du mouvement des glaces marines et ceux qu’a une météo imprévisible sur la chasse comme moyen de subsistance. D’autre part, l’intérêt croissant pour la géopolitique et la recherche menée dans les régions nordiques aggravent la situation, car de nombreuses discussions sur le changement climatique menées dans l’arène médiatique ou politique mettent l’accent sur la sécurité et la souveraineté nationales et occultent complètement les défis que doivent affronter les Inuit. C’est pourtant leur présence de longue date dans l’Arctique qui donne du poids aux revendications territoriales canadiennes dans cette région. D’ailleurs, aujourd’hui, certaines communautés en ont assez d’entendre parler du changement climatique et de voir défiler des journalistes et des chercheurs qui viennent sans cesse leur poser les mêmes questions.

C’est en partie à cause des questions soulevées quant au rôle de la recherche dans les communautés arctiques que j’ai pris conscience des liens étroits qui existent entre les pratiques de recherche, le changement climatique et l’établissement de politiques. Dans chacun de ces processus, il y a, à la base, une tentative de renégociation et de redéfinition des liens. Tout cela a commencé quand les habitants du Sud ont établi des institutions dans le Nord, ce qui a donné lieu à des revendications territoriales, à la dévolution et à la création du Nunavut. Les Inuit travaillent activement à la recherche et à l’élaboration de politiques sur le changement climatique, et chacun de ces processus peut être une occasion de recadrer et de redéfinir les liens entre les parties intéressées. En voici quelques exemples :

Affirmer la valeur du savoir traditionnel : Le savoir traditionnel inuit englobe des connaissances qui découlent d’observations précises, notamment sur certaines populations fauniques particulières ou certains types de glace ou de neige associés à diverses périodes de l’année. Ce savoir vient compléter les connaissances, plus larges, que fournissent les modèles climatiques mondiaux et l’information transmise par satellite sur la couverture des glaces de mer. Le savoir inuit est en quelque sorte un levier de pouvoir : il permet aux acteurs locaux de revendiquer le droit de participer à l’approche scientifique et aux politiques tout en étant porteur d’enseignements et de nouvelles perspectives pour les chercheurs et les décideurs.

Tirer profit des écotechnologies : Dans les communautés du Nord, le coût de la vie est très élevé, et le travail est rare. En conséquence, de nombreuses communautés inuit canadiennes s’intéressent aux technologies plus rentables et plus durables. Par exemple, les habitants de Clyde River commencent à regarder du côté des écotechnologies et voient là une occasion de diminuer leur dépendance aux ressources extérieures et d’affermir leurs liens avec les villages avoisinants en favorisant l’adoption de solutions énergétiques locales durables. Les communautés de Tuktoyaktuk et d’Iqaluit, quant à elles, ont opté pour l’énergie éolienne. Toutefois, pour utiliser des écotechnologies à grande échelle dans l’Arctique, il faut une aide technique et financière afin que les communautés puissent déterminer celles qui conviennent à leurs besoins et les adapter à leurs conditions environnementales.

Intégrer la voix inuit dans les décisions mondiales : Le Conseil circumpolaire inuit (CCI) représente les Inuit de l’Alaska, du Canada, du Groenland, de la Russie et de la péninsule de Tchoukotka. Cet organisme participe à la gestion du climat à l’échelle internationale depuis les années 1990. Au cours de la Conférence des Nations Unies sur le changement climatique tenue à Copenhague en décembre 2009, le CCI a été l’hôte de plusieurs événements mettant en valeur sa vision d’un traité réussi en matière de changement climatique, traité qui contribuerait à protéger l’Arctique ainsi que les droits des Inuit afin qu’ils puissent continuer à bénéficier de leurs terres dans le contexte des changements mondiaux.

Ces exemples nous font voir jusqu’à quel point cette nouvelle définition des liens entre les Inuit ainsi que les autres décideurs et institutions ébranle le statu quo. Ils démontrent comment le changement climatique dû à l’activité humaine – une réalité relativement nouvelle dans le contexte de l’Arctique – rend plus complexe les relations de gouvernance dont l’évolution s’étend sur une période beaucoup plus longue.

Ma compréhension du sens des liens comme thème central de la recherche sur le climat arctique et sur les politiques a également influencé ma façon de mener mes propres travaux. En partie parce qu’on discute et débat ouvertement de politiques de recherche dans mon secteur d’études, je me suis mise à réfléchir davantage à la dynamique des liens que j’ai créés et à ma responsabilité à long terme envers les personnes et les institutions avec lesquelles je travaille. Si je pense ainsi, c’est peut-être parce que j’ai toujours à l’esprit la blague sur l’anthropologue et la famille inuit.

En même temps, comme tout chercheur qui travaille sur le terrain, j’ai pu compter sur la gentillesse et l’hospitalité de gens qui sont devenus des connaissances et des amis au fil du temps. L’accueil chaleureux et les gestes d’encouragement qu’ils ont manifestés à mon égard ont été très inspirants. Par exemple, le jour de mon départ de Clyde River, en septembre, après seulement six semaines passées dans la communauté, j’ai remis ma carte d’embarquement à la préposée de l’aéroport, qui a coché mon nom sur sa liste. Au moment où je m’apprêtais à monter dans l’avion, elle m’a serrée dans ses bras en me disant : « À la prochaine! »